Dirigeants d'entreprises, universitaires ou électeurs américains, de plus en plus de voix s'élèvent aux États-Unis pour dénoncer la guerre commerciale et les tarifs douaniers imposés au Canada.
Il y a quelques jours, l’Université Yale a organisé un sommet où étaient conviés plusieurs patrons de grandes entreprises américaines. L’euphorie qui régnait dans les milieux d'affaires après l’élection de Donald Trump est bel et bien terminée. Plusieurs d’entre eux jugent la politique du président actuel néfaste pour l’économie américaine.
Il y a une répulsion universelle contre les politiques économiques de Trump, a d’ailleurs résumé Jeffrey Sonnenfeld, organisateur du sommet et professeur en management à Yale, qui a été aux premières loges des doléances des dirigeants.
Lors d’un sondage éclair mené auprès des PDG durant le prestigieux sommet, 85 % ont dit s’opposer à l’approche des droits de douane, tandis que 92 % s'inquiètent maintenant d’une possible récession au cours des prochains mois.
Une centaine de présidents et chefs de la direction, 60 maires de grandes villes et des législateurs participaient à ce sommet. Environ 60 % des participants s'identifiaient comme électeur républicain, tandis que 40 % étaient démocrates.
Il y a quelques jours, sur les ondes de Fox News, Donald Trump n’a d’ailleurs pas fermé la porte à une contraction de la première économie mondiale. En recul, les marchés boursiers viennent de connaître leur pire semaine depuis mars 2023.
Si les discussions à huis clos ont permis de mesurer les inquiétudes des acteurs économiques, bien peu le disent haut et fort, de peur de provoquer l’ire du président américain.
Mais plusieurs d’entre eux assurent maintenant que si les bourses plongent de plus de 20 %, ils n’hésiteront plus à s’exprimer publiquement pour dénoncer cette guerre commerciale. En ce moment, seul le NASDAQ se retrouve en correction boursière, c’est-à-dire en baisse de plus de 10 % depuis son sommet de février dernier.
À ce moment-là, les patrons jugent que les risques de représailles de l’administration Trump seront moins importants que les pertes encourues par leur entreprise, explique Raphaël Duguay, professeur en comptabilité à l'Université Yale, en entrevue avec Radio-Canada.
Pas d’avantage au protectionnisme
Dans les couloirs de la célèbre Université Yale, située à New Haven au Connecticut, le sentiment est le même. Plusieurs doutent du bien-fondé d’une telle politique tarifaire, surtout envers les alliés des États-Unis.
J’enseigne au niveau du MBA et on ressent beaucoup de craintes de la part des étudiants, mais aussi du corps professoral. On voit mal comment cette guerre commerciale pourrait profiter aux États-Unis tout autant qu’aux partenaires commerciaux, explique M. Duguay.
On est plutôt dans une dynamique de perdant-perdant.
Une citation deRaphaël Duguay, professeur de comptabilité à l'Université Yale
Donald Trump l’a dit haut et fort plusieurs fois : avec cette guerre tarifaire, il veut ramener des investissements et des entreprises aux États-Unis. Le président veut aussi garnir les coffres du trésor public pour financer des baisses d’impôt.
Mais plusieurs économistes se montrent perplexes face à la stratégie de M. Trump. Recréer des chaînes d’approvisionnement prend plusieurs années, avec un succès qui est loin d’être certain. Si les tarifs sont trop élevés, cela coupe tout simplement le commerce entre les pays.
Le bénéfice du libre-échange, c’est la spécialisation de chacun des pays. Par exemple, aux États-Unis, on a toujours favorisé l’innovation avec des entreprises de haute technologie comme Apple. Au Canada, on a de l’électricité à bas coûts, on peut faire de l’aluminium. Chaque pays se spécialise et tout le monde est gagnant, assure M. Duguay.
Avec une politique de protectionnisme, l’avantage de la spécialisation se perd. Chacun doit donc produire un peu de tout et on perd une économie d’échelle, explique le professeur.
Et les électeurs américains?
Si les grands patrons et les universitaires croient que les tarifs ne mèneront nulle part, probablement dans un cul-de-sac, qu’en pensent les Américains? Sont-ils en faveur d’une guerre commerciale avec leur voisin canadien?
Non, si on en croit plusieurs sondages qui viennent d’être publiés aux États-Unis à l’occasion du 50e jour de l’administration Trump.
Si une majorité d’Américains approuvent la ligne dure du président sur l’immigration, ils sont moins convaincus du bon état de l’économie, mais surtout des bienfaits des tarifs et de la guerre commerciale.
Selon un sondage d’Emerson College, seulement 37 % des répondants approuvent l’action du gouvernement américain dans ses relations avec le Canada; 47 % la désapprouvent.
Cette enquête a été menée du 8 au 10 mars 2025 auprès de 1000 électeurs américains inscrits, à un intervalle de crédibilité similaire à une marge d'erreur de 3 %. Les données ont été pondérées en fonction du sexe, de l'éducation, de l'origine ethnique, de l'appartenance à un parti et à une région.
D’après un autre coup de sonde de l’Université Quinnipiac, 36 % des personnes interrogées sont satisfaites de la politique commerciale avec le Canada, contre 58 % en défaveur. Même son de cloche dans le dernier sondage de CNN, où 39 % des répondants se sont dit en faveur des tarifs, alors que 61 % sont contre.
Le sondage Quinnipiac a été mené auprès de 1198 électeurs américains inscrits, du 6 au 10 mars. Cette enquête comporte une marge d'erreur de 2,8 %.
Le sondage de CNN a été réalisé du 6 au 9 mars auprès d'un échantillon national aléatoire de 1206 adultes américains issus d'un panel probabiliste. La marge d'erreur est de 3,3 %.
Plusieurs études économiques ont montré qu'une guerre commerciale pourrait amener un mauvais cocktail d’inflation et de ralentissement, voire de récession.
L’inflation aux États-Unis, plus élevée qu’au Canada, et la perte de pouvoir d’achat, notamment pour les moins bien nantis, a pesé lourd dans l’élection de Donald Trump.
Si bien que les Américains veulent avoir des résultats tangibles et pressent le président d’agir sur la baisse des prix.
Avec la guerre commerciale, ce qui était vu par les électeurs américains comme la force de Donald Trump, soit son action économique, est plutôt en train de devenir son boulet.
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