Tensions et désorganisation au sein de l’organisation nationale de la campagne conservatrice, impatience et exaspération parmi les troupes du parti sur le terrain : la machine conservatrice connaît des soubresauts seulement six jours après le déclenchement des élections.
Selon plusieurs sources conservatrices, des changements sont à prévoir au cours des prochains jours.
Ces mêmes sources décrivent un quartier général conservateur désorganisé, où l’équipe autour de Pierre Poilievre travaille en silo et où sa directrice de campagne, Jenni Byrne, est en mode panique et n’écoute pas les conseils qui viennent de l’extérieur, même de ses propres candidats et députés.
Radio-Canada s’est entretenue avec une demi-douzaine de conservateurs d’un bout à l’autre du pays depuis le début de la campagne. Voici le portrait qui s’en dégage.
Des organisateurs fidèles au parti ont été écartés de la campagne pour être remplacés par des conservateurs loyaux à Jenni Byrne, des partenaires de sa firme privée de consultants.
De nombreux appels des députés et des candidats sur le terrain restent sans réponse de la part du quartier général à Ottawa.
Une mentalité de bunker s’est installée au QG de la campagne. Et ils se sont fait passer un savon cette semaine.
Une citation deUne source conservatrice
Les tensions tournent surtout autour du fait que l’avance de 20 points des conservateurs a fondu comme neige au soleil depuis le départ de Justin Trudeau et les menaces de tarifs de Donald Trump.
Cependant, le plan de campagne, lui, demeure le même.
Ce manque de flexibilité a été dénoncé par l’ancien directeur des communications de Stephen Harper cette semaine. Kory Teneycke, qui a été directeur de campagne de Doug Ford en Ontario, a exprimé son désarroi devant le manque de flexibilité de l'équipe de campagne de Pierre Poilievre, qui, selon lui, ne met pas suffisamment l’accent sur Donald Trump.
Il a également déclaré que M. Poilievre est négatif en permanence et qu'il est difficile d'être apprécié du public dans ces conditions.
Divisions et ressentiment à l’interne
Selon nos informations, deux camps se sont formés dans l’organisation conservatrice : d'un côté, ceux qui croient que Pierre Poilievre doit changer son approche trop molle avec Donald Trump; de l'autre, ceux qui pensent que la stratégie actuelle va finir par fonctionner.
Si on ne change pas de cap, on va perdre. C’est aussi simple que ça, estime un conservateur qui a travaillé lors de plusieurs campagnes nationales et provinciales. Selon lui, les conservateurs ont les bonnes cartes en main mais les jouent mal.
La frustration de nombreux conservateurs a atteint son comble cette semaine. Une source confie que certains pensent déjà à l’après-campagne et au sort qui sera réservé à Pierre Poilievre.
Si les libéraux remportent une majorité, Pierre Poilievre doit partir. Si les libéraux sont minoritaires, peut-être qu’il pourra rester, mais des têtes devront rouler dans son entourage.
Une citation deUne source conservatrice ontarienne
Jenni Byrne et Pierre Poilievre mènent la campagne qu’ils avaient prévue il y a trois mois, déplore un conservateur de l’Atlantique. Cela fonctionne très bien quand Trudeau est votre adversaire et que personne ne suit quotidiennement les nouvelles catastrophiques en provenance de la Maison-Blanche.
Des gens pensent déjà à l’après-élections et se demandent comment Pierre Poilievre peut rester comme chef s’il perd après avoir mené par 20 points, confie un autre conservateur exaspéré par la campagne conservatrice.
Poilievre trop mou face à Trump
L’annonce de tarifs sur l’industrie de l’automobile par Donald Trump cette semaine aurait dû envoyer des signaux d’alarme dans l’organisation de campagne conservatrice. Mais on continue comme si de rien n’était, fait remarquer un conservateur de l’Ouest.
Le jour même de l’annonce des tarifs américains sur le secteur de l’auto, Pierre Poilievre a tenu un point de presse où il a exigé que Donald Trump revienne sur sa décision désastreuse et où il a déclaré qu’un futur gouvernement conservateur allait se battre et rebâtir le pays.
Toutefois, du même souffle, Pierre Poilievre a indiqué que sa préférence va à l'idée de continuer de faire du commerce avec les États-Unis, mais sans tarifs. À l’opposé, le chef libéral Mark Carney a affirmé cette semaine que les États-Unis ne sont plus un partenaire fiable.
Un conservateur de l’Ontario compare la réaction ferme du premier ministre Doug Ford et celle du chef conservateur en campagne.
Pierre Poilievre est trop mou avec Donald Trump. On sait qu’il est capable d’être très dur envers les libéraux de Justin Trudeau. Mais on sent qu’il retient ses coups contre Donald Trump.
Une citation deUne source conservatrice
Par exemple, le jour de l’annonce des tarifs par Donald Trump, Pierre Poilievre a tenu un rassemblement à Surrey, en soirée, devant plusieurs milliers de partisans conservateurs. Il a pris la parole pendant 50 minutes. Il n’a mentionné Donald Trump qu’à une seule reprise, quand il a dit que Mark Carney est trop faible pour se tenir debout devant le président américain.
Le reste du discours a porté sur la taxe carbone, le crime, le fentanyl, l’immigration et une dénonciation du Forum économique mondial, au centre de nombreuses théories du complot. Cette dénonciation a reçu l’ovation la plus bruyante de la soirée.
Pour l’équipe de Pierre Poilievre, c’est la preuve que sa stratégie de campagne fonctionne.
L’équipe Poilievre prépare des ajustements
Le rassemblement de Surrey a été un succès, confient plusieurs conservateurs de l’entourage de Pierre Poilievre.
Quel événement, c’est fou! 5000 personnes! C’est la preuve qu’on a le vent dans les voiles, indique une source de la campagne.
On attire des foules. Des milliers de personnes se déplacent pour l’entendre. Le message résonne. Les gens veulent du vrai changement et c’est ce qu’on leur offre.
Une citation deUne source de l'équipe de campagne conservatrice
C'est la preuve, selon son équipe, que le message de Pierre Poilievre est le bon et qu’un changement de stratégie à ce stade-ci serait une erreur.
Ça fait des mois que Pierre Poilievre parle de son plan pour mettre le Canada d’abord et renforcer le pays afin de tenir tête à Trump, et il continuera de le faire, ajoute une source de la campagne conservatrice.
Toutefois, compte tenu de la pression des derniers jours, qui provient des rangs conservateurs, des ajustements sont quand même à prévoir, selon plusieurs sources proches de Pierre Poilievre.
D’abord, le manque de visibilité des candidats conservateurs, dont plusieurs se plaignaient, sera à résoudre. Des figures de proue du parti seront envoyées sur la route pour aider dans la campagne nationale. C'est le cas d'Andrew Scheer, qui va commencer à voyager pour participer à des activités de campagne. Le lieutenant du chef conservateur au Québec, Pierre Paul-Hus, doit notamment tenir un point de presse à Montréal dimanche.
Le message sera lui aussi ajusté, selon les informations recueillies par Radio-Canada.
Il faut mieux faire le trait d’union entre les politiques que Pierre propose depuis deux ans, qui sont la solution aux tarifs et à Donald Trump.
Une citation deUne source de l'équipe de campagne conservatrice
Selon une deuxième source proche de Pierre Poilievre, Donald Trump cause un sentiment d'inquiétude qui doit être reconnu et dénoncé par la campagne conservatrice. Selon nos sources, des changements sont à prévoir dans le discours de Pierre Poilievre au cours des prochains jours.
Il faut insister davantage sur la manière de préparer le pays à la menace Trump, donc regarder vers l’avant, ajoute cette source, mais sans cesser d’attaquer le bilan libéral : Il faut faire les deux.
Bon nombre de conservateurs interrogés souhaitent ce changement de cap. Mais certains doutent qu’il sera suffisant.
Pierre Poilievre sous-estime ce bouleversement majeur qu’est Donald Trump, souligne un conservateur de l’est du pays. Il pense qu’en continuant à marteler son message, il pourra modifier la question centrale du scrutin.
La réticence des membres de son équipe est notamment issue des foules que Pierre Poilievre attire depuis le début de la campagne électorale. Mais cela est à prendre avec un grain de sel, indique un conservateur.
Il ne faut pas confondre les acclamations bruyantes de notre base lors des rassemblements avec la réalité de ce qui préoccupe les électeurs qu’on tente de courtiser.
Redresser la barre, selon lui, prendra beaucoup d’humilité au QG du parti. Et c’est un défi, poursuit-il.
Il faut avaler la pilule, admettre qu’ils se sont trompés. Ça demande de mettre beaucoup d’ego de côté.
Une citation deUne source conservatrice
Il faut présenter Pierre comme un homme d’État compétent et digne de confiance, au service du Canada, croit un autre conservateur. Il nous reste 30 jours pour le faire.
S’il reste encore beaucoup de temps dans la campagne, c’est tout un virage à négocier, confie une troisième personne.
Mais mon feeling, c’est que je ne vois pas quand Pierre Poilievre peut renverser cette tendance-là, dit-elle. J’ai l’impression que le temps joue en faveur de Mark Carney.
Le prochain test de Pierre Poilievre surviendra probablement cette semaine puisque Donald Trump doit annoncer la teneur de ses nouveaux tarifs le 2 avril.
Avec la collaboration de Louis Blouin
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