Une nation peut-elle se passer de ses diplomates les plus chevronnés ? Les États-Unis semblent le penser, à en croire le nombre de postes vacants dans les emprises américaines. Selon les calculs du Wall Street Journal, 115 postes d'ambassadeurs américains sur 195 ne sont toujours pas pourvus, 16 mois après le début du second mandat de Donald Trump. Un taux de vacance de 60 % "sans précédent dans l’histoire moderne", affirme le quotidien américain.
Alors que Washington tente de mettre fin à la guerre avec l'Iran, de négocier une paix durable entre Israël et le Liban, ou encore de faire appliquer son plan de paix pour la bande de Gaza, les États-Unis n’ont pas d’ambassadeurs en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Qatar, en Irak ou encore au Koweït.
"Vu de France, où nous avons une vieille tradition institutionnelle de la diplomatie, cette situation nous paraît aberrante. De notre point de vue, avoir une ambassade sans ambassadeur, surtout si elle est importante, serait considéré comme offensant pour le pays. Cependant, aux États-Unis, la culture diplomatique est très différente et on prend plus de libertés avec la ventilation des postes et la nomination de ses titulaires", note Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris et expert des relations internationales.
Reste que le nombre de postes d'ambassadeurs non pourvus est sans précédent dans l'histoire des États-Unis, même au regard du précédent mandat de Donald Trump, où seuls 45 postes d’ambassadeur n’étaient pas occupés à la même période.
La majorité des pays africains sans ambassadeur
Ainsi, l'Ukraine, pourtant au cœur des tensions géopolitiques depuis l'invasion russe de 2022, n'a plus d'ambassadeur américain sur son sol depuis le printemps 2025. Kiev doit se contenter d'une "chargée d'affaires", Julie Davis, également ambassadrice à Chypre, qui assure l'intérim. Cette dernière a récemment annoncé son départ, sur fond de dissensions avec la Maison Blanche.
D'autant que le chargé d'affaires, fonctionnaire expérimenté du Département d'État, n'a en aucun cas les accès et l'autorité d'un ambassadeur nommé en bonne et due forme.
"Quand j’étais ambassadeur, s’il me fallait rencontrer le ministre des Affaires étrangères, le conseiller à la sécurité nationale ou le président, il me suffisait de passer un coup de fil pour qu’ils m’accordent un entretien. Ce ne serait pas le cas pour un chargé d’affaires", explique au Wall Street Journal Tom Shannon, ancien ambassadeur des États-Unis au Brésil, de 2010 à 2013. "Cela limite considérablement la politique étrangère d’un gouvernement, sa capacité à réagir aux crises et à communiquer efficacement avec les plus hautes instances des gouvernements étrangers."
Cette faiblesse du maillage diplomatique américain est particulièrement flagrante en Afrique. Sur le continent, 37 des 51 ambassades n'ont pas d'ambassadeurs en poste. La décision de Marco Rubio de rappeler en décembre 30 ambassadeurs jugés hostiles à l'administration Trump explique en partie ce record.
Mais au-delà de ces explications structurelles, cette situation est révélatrice du "très grand mépris de Donald Trump et de toute cette mouvance MAGA et libertarienne au pouvoir aux États-Unis, qui considère que la fonction diplomatique est une entrave à la liberté de la politique étrangère", décrypte Bertrand Badie.
Aux États-Unis, les ambassadeurs sont nommés par le président, puis confirmés par le Sénat. À l’instar d’autres anciens présidents, Donald Trump a fait appel à des alliés politiques et à de riches donateurs de campagne sans expérience diplomatique pour occuper des postes importants ou prestigieux, à l'image du promoteur immobilier Charles Kushner, dont le fils Jared est le gendre du président, nommé en novembre 2024 ambassadeur à Paris.
"Paralysie du jeu diplomatique"
Pour mettre en musique son action diplomatique, Donald Trump préfère s'en remettre à une poignée d'hommes de confiance, chargés de conclure les fameux "deals" chers à la vision trumpienne des relations internationales : Steve Witkoff et Jared Kushner dirigent à la fois les négociations avec l’Iran et les efforts de paix entre la Russie et l’Ukraine. L'homme d'affaires Massad Boulos s'occupe de l'Afrique, en particulier du conflit dans l'est de la RD Congo et du dossier du Sahara occidental.
Par ailleurs, certains diplomates trustent plusieurs fonctions, comme Tom Barrack, ambassadeur en Turquie, également envoyé spécial pour la Syrie, ou encore Sergio Gor, ancien haut responsable de la Maison Blanche, ambassadeur en Inde et envoyé spécial de Trump pour l'Asie centrale.
"Il s'agit de veiller à ce que l'essentiel de la diplomatie se fasse directement à partir de la Maison-Blanche et des réseaux personnels de Donald Trump. C'est une diplomatie qui est par essence concurrente, voire négatrice de la diplomatie du département d'État. Il est donc logique que les ambassades américaines soient amputées de personnalités fortes qui pourraient limiter la compétence de ces individus", analyse Bertrand Badie.
Si la Maison Blanche aime vanter la nouvelle approche de Donald Trump, les experts se montrent sceptiques. Comment des hommes d'affaires et promoteurs immobiliers, sans aucune expérience, sont censés rivaliser avec des professionnels des relations internationales et un réseau diplomatique patiemment construit au fil des ans ?
Loin des discours triomphants du président, la diplomatie américaine semble surtout accumuler les impasses ces derniers mois : le dossier ukrainien a totalement disparu des radars de Washington, le cessez-le-feu au Liban n'en a que le nom et la guerre en Iran s'éternise.
"II faut rappeler que depuis 1945, il est rare que des négociations aboutissent. Mais tout ce qui nous revient aux oreilles sur les pourparlers d'Islamabad avec l'Iran, avec le Liban, sur Gaza, c'est qu'il n'y a pas de vraies négociations qui s'enclenchent. Face à des personnes inexpérimentées, on pourrait croire que les plus aguerris vont l'emporter, mais en réalité tout le monde perd, car personne n'a de prise sur le processus", estime Bertrand Badie.
La versatilité de Donald Trump et ses déclarations erratiques pourraient aussi compliquer les pourparlers en cours, alors que les États-Unis sont perçus comme un partenaire de négociations de moins en moins fiable.
"Il y a une forme de paralysie du jeu diplomatique avec Trump, qui veut lui substituer des face-à-face avec tel ou tel chef d'État", conclut l'expert. "Mais si le métier du diplomate a été inventé, c'est parce que cette diplomatie du sommet ne peut réussir que si elle s'appuie sur un maillage institutionnalisé et notamment un réseau d'ambassades."