Le gouvernement veut choisir rapidement une nouvelle flotte d’appareils de détection qui auront une forte composante canadienne.
La principale menace militaire qui guette le Canada provient de missiles hypersoniques ou de croisière qui arriveraient du nord, de la mer ou même de l’espace, lancés par des adversaires comme la Russie ou la Chine, selon les Forces armées canadiennes.
Pour se défendre, le gouvernement du Canada veut se doter d’une flotte de six radars volants qui coûterait plus de 5 milliards $, officiellement appelés des avions de détection lointaine et d’alerte avancée.
Ce programme vise l’achat d’avions remplis de radars et d’appareils de détection qui volent à plus de 10 km dans le ciel à la recherche de missiles, appareils ou drones ennemis. Depuis la guerre en Ukraine, ces derniers sont de plus en plus sophistiqués.
Avec leur équipage, ces appareils de détection peuvent ensuite relayer l’information aux autres systèmes des Forces armées canadiennes et de leurs alliés pour coordonner la réponse militaire.
Dans un monde idéal, les militaires canadiens voudraient que cet équipement soit le plus compatible possible avec ses futurs chasseurs F-35 et autres capacités de cinquième génération.
Les principales options en lice pour ce contrat sont le GlobalEye, de la firme suédoise Saab, et, du côté américain, le Aeris X, de L3Harris, et le E-7 Wedgetail, de Boeing.
Le gouvernement Carney indique qu’il veut agir rapidement pour acheter ces nouveaux avions de détection, notamment pour remplir sa promesse d’augmenter la production nationale d’équipement militaire.
Dans sa plateforme électorale fédérale de 2025, le Parti libéral du Canada s’est engagé à acquérir des avions de détection lointaine et d’alerte avancée de fabrication canadienne, affirme Laurent Blanchard, porte-parole du secrétaire d’État responsable de l’approvisionnement militaire, Stephen Fuhr.
Le gouvernement a entrepris une analyse rigoureuse des options, faisant ainsi progresser l’approvisionnement beaucoup plus rapidement qu’à l’habitude.
Le débat entourant les appareils de surveillance rappelle l’affrontement entre le chasseur F-35 américain et son rival suédois Gripen. Le gouvernement du Canada a déjà amorcé l’achat de F-35, mais explore encore l’option de se doter d’une flotte mixte qui pourrait inclure des avions Gripen.
L’analyste militaire Justin Massie croit que le gouvernement fédéral fait face à un choix politique dans le dossier des avions de détection : continuer à acheter principalement des appareils américains pour combler ses besoins, ou amorcer un virage vers une plus grande variété d’équipement militaire européen.
On est dans une décision qui devient politique [quant à] l’orientation géopolitique que le Canada veut se donner pour les Forces armées canadiennes.
Est-ce qu’on poursuit l’intégration avec les États-Unis de manière de plus en plus étroite? Ou est-ce qu’on veut se diversifier et réduire notre dépendance en développant des liens plus forts avec les Européens?
Une citation deJustin Massie, directeur du Département de science politique de l'UQAM
Deux options américaines, une suédoise
Selon plusieurs experts, deux des principaux concurrents pour ce contrat sont le GlobalEye, fabriqué par la firme suédoise Saab, et le Aeris X, proposé par la firme américaine L3Harris.
Ces deux entreprises installent leurs radars et autres systèmes de détection sur des jets Global 6500 fabriqués à Toronto par Bombardier, garantissant une forte composante canadienne à la flotte.
La firme L3Harris promet de procéder à l’intégration des systèmes de radar et de détection en sol canadien à ses installations existantes à Mirabel, au nord de Montréal.
Un autre appareil provient de Boeing, soit le E-7 Wedgetail. Cet aéronef est basé sur un Boeing 737 fabriqué aux États-Unis, mais la firme pourrait procéder à l’intégration des équipements de détection au Canada, comme elle l’a fait avec d’autres clients.
Selon plusieurs experts et sources gouvernementales, ces trois appareils ont chacun leurs avantages, mais ils offrent aussi une part de défis, ce qui complique la sélection d’un gagnant.
Au sein du gouvernement canadien, certains estiment que le Canada devrait même faire preuve d’un peu plus de patience et laisser aux entreprises en lice le temps de peaufiner leurs appareils.
En même temps, certains décideurs veulent démontrer que le gouvernement a changé sa manière de procéder en matière d’achats militaires et qu’il doit afficher une plus grande rapidité d’exécution, afin de créer des emplois au pays.
La volonté du gouvernement Carney de renforcer l’alliance militaire entre le Canada et la Suède est forte, quoique certains croient qu’il sera difficile d’intégrer des appareils suédois aux équipements des forces canadiennes et américaines au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (le NORAD).
Radio-Canada a accordé la confidentialité à certaines sources proches de ce dossier qui n’avaient pas l’autorisation d’en parler publiquement.
Différents radars
Comme le GlobalEye et le Aeris X utilisent la même plateforme Bombardier, ils se distinguent par leurs différents équipements de détection et de surveillance, de même que les retombées économiques potentielles.
Le radar principal sur le GlobalEye se situe sur le dessus de l’avion, un peu comme un coffre qu’on installe sur le toit d’une voiture.
Dans le cas du Aeris X, les radars sont plutôt installés dans les joues situées de chaque côté de l’appareil.
La différence n’est pas qu'esthétique.
L3Harris affirme que son radar offre un champ visuel d’observation de 360 degrés à partir de l’appareil, tandis que le GlobalEye n’offrirait pas une aussi grande perspective à cause de l’obstruction causée par la queue de l’appareil.
Toutefois, le fait que le Aeris X utilise un système de radar fabriqué par Elta Systems, une firme basée en Israël, soulève des obstacles potentiels. Le Canada a suspendu l’octroi de permis d’exportation d’équipement militaire vers Israël en 2024, ce qui pourrait affecter les transferts éventuels de technologie et d’équipement entre les deux pays, selon plusieurs experts.
Dans une présentation fournie à divers gouvernements, L3Harris affirme que le Aeris X vole plus haut et couvre une plus grande superficie que le GlobalEye, en plus de conserver sa couverture radar lors des virages importants.
La firme L3Harris ajoute que ses appareils offrent une meilleure interopérabilité avec les autres flottes de l’Aviation royale canadienne, mais aussi avec les appareils américains, notamment en matière de communications et de transmission de données.
Nous prévoyons de fabriquer les appareils à Mirabel [y compris] pour le marché de l’exportation, tant pour l’OTAN que nos alliés, a dit Jason Lambert, président de la division Renseignement, surveillance et reconnaissance de L3Harris.
Les premiers Aeris X sont encore au stade de production, L3Harris ayant vendu cet appareil à la Corée du Sud en 2025. La firme est aussi en lice pour un contrat de l’OTAN.
Saab a déjà vendu des GlobalEye à la Suède, à la France et aux Émirats arabes unis. La compagnie est aussi bien positionnée pour devenir le fournisseur d’appareils de surveillance pour l’OTAN.
Saab affirme que le Canada contribuerait au développement technologique futur de ses appareils. Saab a déjà des ententes de partenariats avec les entreprises CAE, pour la formation des pilotes, et Cohere, dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Si le Canada décide d'acquérir le GlobalEye, Saab partagera la propriété intellectuelle et assurera le transfert de savoir-faire au Canada afin de permettre la construction, la maintenance et la mise à niveau de la plateforme au pays.
Une citation deSierra Fullerton, porte-parole de Saab Canada
Saab affirme que le GlobalEye offre une couverture de détection de 360 degrés grâce à tous ses différents équipements à bord de l’appareil. Saab insiste sur le fait que tant le Gripen que le GlobalEye pourront communiquer et fonctionner de manière efficace avec tout appareil canadien ou américain au sein de l’OTAN ou du NORAD.
L’option Boeing
En plus du Aeris X et du GlobalEye, le E-7 Wedgetail, fabriqué par la firme américaine Boeing, est en lice. L’appareil est déjà utilisé dans certains pays, mais sa production fait face à des retards aux États-Unis.
Boeing pourrait offrir d’effectuer une partie de l’intégration de ses équipements de détection sur ses 737 au Canada.
L'E-7 a été modifié dans quatre pays différents (États-Unis, Australie, Corée et Turquie) et fait actuellement l'objet de modifications au Royaume-Uni, a déclaré Cynthia Waldmeier, porte-parole de Boeing, par courriel. Boeing collaborera avec le Canada afin de déterminer la meilleure solution pour fournir les capacités requises et répondre aux exigences de l’Aviation royale canadienne.
Pour l’instant, le gouvernement dit qu’il effectue une analyse des options sur le marché. Le processus est réalisé sous la direction des ministères de la Défense nationale et de l’Industrie, de même que la nouvelle Agence de l’investissement pour la défense, qui gère le dossier.
Le porte-parole de Stephen Fuhr indique que le gouvernement effectuera une nouvelle mise à jour au cours des prochains mois.
Le Canada travaille à moderniser la façon dont il fournit l’équipement aux hommes et aux femmes des Forces armées canadiennes, en veillant à ce qu’ils reçoivent ce dont ils ont besoin pour protéger notre souveraineté plus rapidement et plus efficacement.