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Une conférence de la Dre Joanne Liu annulée par l’Université de New York

Auteur: Anne Marie Lecomte Source: Radio Canada
Mars 27, 2025 at 11:29
(Photo d'archives)  Photo : La Presse canadienne / Darko Vojinovic
(Photo d'archives) Photo : La Presse canadienne / Darko Vojinovic

La direction de l'institution a dit « craindre » que la conférence scientifique de la Dre Liu soit « perçue comme étant antisémite » et « anti-gouvernementale ».


Pédiatre et ex-présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu a vu sa conférence sur les défis de l'action humanitaire en temps de crise être annulée par l'Université de New York, qui a allégué que son contenu pouvait être perçu comme « antisémite ».

En entrevue jeudi à Tout un matin sur ICI Première, et à la suite d'une lettre publiée le même jour dans Le Devoir, la Dre Liu a dit avoir été abasourdie d'être ainsi annuléecancellée par la direction de l'Université de New York (NYU), à quelques heures d'une conférence scientifique qu'elle avait été invitée à donner devant le département d'urgence de l'établissement, son alma mater.

C'est complètement flyé, a raconté Joanne Liu quant à la manière dont les choses se sont déroulées. Dès son arrivée à New York, elle a appris que la direction de l'université voulait lui parler.

Au téléphone, la vice-présidente de l'éducation dans cette université a demandé à Joanne Liu – sur un ton qui lui a paru accusateur – de défendre [sa] présentation.

On a bien regardé vos diapositives, répond la haute responsable, et notamment celles sur le nombre de victimes [parmi] les travailleurs humanitaires [dans les zones] en conflit, et qui démontrent que plusieurs travailleurs humanitaires sont décédés à Gaza.

 

Nous croyons que ces diapositives peuvent être perçues comme antisémites.

Une citation deLa direction de l'Université de New York à la Dre Joanne Liu

 

Dans sa présentation, dont elle avait au préalable envoyé le contenu à NYU, l'ex-présidente internationale de Médecins sans frontières s'appuyait sur des données colligées par l'Aid Workers Security Database pour illustrer qu'en 2024, la bande de Gaza était l'endroit où avait péri le plus grand nombre de travailleurs humanitaires dans le monde.

La Dre Liu affirme que la v.-p. de NYU lui a reproché de parler seulement des victimes du côté de Gaza. La pédiatre-urgentiste au CHU Sainte-Justine a alors fait valoir que de l'autre côté du conflit, il y avait très peu de déploiement d'aide humanitaire, et que sa présentation ne traitait pas des victimes civiles en général.

La direction de NYU s'inquiétait aussi du fait que la Dre Liu aborde les compressions de l'administration de Donald Trump à USAID, ce qui pourrait être perçu comme étant antigouvernemental. Cette agence de développement, dont le budget couvrait 42 % des dépenses en aide humanitaire dans le monde, a vu 83 % de ses programmes être supprimés il y a une quinzaine de jours. De plus, 1600 de ses employés ont été limogés par Washington.

Enfin, la conférence de la Dre Liu comportait aussi une photo montrant le président Trump en compagnie de son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, dont le pays a largement bénéficié des fonds de USAID.

La Dre Liu a suggéré de retirer quelques diapositives et de nuancer certains de ses propos; peine perdue. Après avoir discuté pendant trois heures, la direction de l'université de New York a annulé sa présentation. C'était sans appel.

 

Ils étaient tellement inquiets et sur la défensive qu'ils préféraient tout annuler que de prendre le risque que je dise quelque chose qui pourrait les mettre dans de mauvais draps.

Une citation deDre Joanne Liu, en entrevue à Tout un matin

 

Terreur généralisée dans les universités américaines

 

Un édifice et la pelouse du campus de l'université Columbia.
L’Université Columbia à New York a subi des compressions de 400 millions de dollars en subventions et en contrats par l’administration Trump, qui allègue que la direction n'a pas suffisamment combattu l'antisémitisme sur son campus. (Photo d'archives).PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

 

Selon la Dre Liu, les universités américaines sont en proie à une terreur généralisée. Et particulièrement après que l'administration Trump eut retiré 400 millions de dollars en subventions fédérales à l'université new-yorkaise Columbia. Cette institution, allègue Washington, n'aurait pas suffisamment protégé les membres de communautés de confession juive sur son campus depuis le 7 octobre 2023. Columbia a depuis courbé l'échine en acceptant d'engager les réformes importantes exigées par l'administration Trump.

La Dre Liu trouve hallucinant le fait que l'Université Columbia ait accepté au sein de l'établissement la présence d'officiers spéciaux, qui ont le pouvoir de sortir des personnes, voire de les arrêter sur ce campus.

Considéré comme un havre de paix pour les migrants aux États-Unis, ajoute Joanne Liu, ce campus très engagé dans différentes causes était dans le collimateur du président Trump.

 

L'État de droit en péril, selon la Dre Liu

L'ombre de grands arbres se reflète sur la pelouse du campus de Columbia.
Un « climat de terreur » règne non seulement à l'Université Columbia à New York, mais dans d'autres institutions universitaires américaines, affirme la Dre Joanne Liu, parce que ces dernières craignent de s'attirer les foudres de l'administration Trump. (Photo d'archives). PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

 

La Dre Liu avait, quant à elle, pris la résolution de ne plus prononcer de conférences en sol américain, vu l'ambiance un peu délétère qui y règne, selon ce que lui avaient décrit certaines personnes.

Diplômée de NYU, elle avait toutefois décidé de faire exception pour cette institution, honorée qu'elle était d'être invitée à prononcer une conférence dans cette grande réunion scientifique.

En plus de sa pratique clinique, Joanne Liu enseigne tant à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal qu'à l’École de santé des populations et de santé mondiale de l’Université McGill sur les urgences pandémiques et sanitaires.

Dans sa lettre publiée dans Le Devoir, elle écrit éprouver autant de sympathie pour ceux qui ressentent de l'insécurité sur les campus que pour les directions universitaires qui essaient de préserver leur financement et, in fine, leur emploi, leur recherche, leur enseignement.

Mais jusqu'où doit-on aller? questionne la scientifique, qui conclut sa lettre par cette phrase : l'État de droit est un peu comme la santé, on réalise sa grande valeur quand on le perd.

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