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« La guerre en Iran doit prendre fin au plus vite » : le spectaculaire changement de ton de Merz vis-à-vis de Trump

Source: Les Echos:::
A la Maison-Blanche début mars, Friedrich Merz et Donald Trump discutent des enjeux de sécurité. Une rencontre où l'Allemagne a choisi la retenue face aux exigences américaines. (Photo Bergmann Guido/Bpa/Sipa)
A la Maison-Blanche début mars, Friedrich Merz et Donald Trump discutent des enjeux de sécurité. Une rencontre où l'Allemagne a choisi la retenue face aux exigences américaines. (Photo Bergmann Guido/Bpa/Sipa)
Après avoir été en retrait, le chancelier allemand s'est soudainement fait beaucoup plus incisif vis-à-vis de Trump. La guerre en Iran doit faire enfin l'objet selon lui « d'un plan précis et d'une stratégie bien définie ». Les raisons de ce virage sont multiples.

Par Emmanuel Grasland

Le contraste est saisissant. En déplacement aux Etats-Unis juste après le déclenchement de la guerre en Iran début mars, le chancelier allemand Friedrich Merz s'était montré très conciliant à l'égard de Washington. Très en retrait, voire pitoyable, le géant de deux mètres s'était fait tout petit dans le Bureau ovale.

Soucieux de préserver sa relation avec Donald Trump, le dirigeant conservateur avait veillé à ne pas le contredire devant les caméras. Quitte à afficher un manque flagrant de solidarité vis-à-vis d'un gouvernement espagnol passé à la sulfateuse par le président américain pour manque de coopération militaire. « On va cesser tout commerce avec l'Espagne », avait ainsi menacé le président américain, sans réaliser qu'il s'agissait d'une compétence européenne. Très satisfait, Donald Trump avait gentiment tapoté le genou de Friedrich Merz durant l'entretien.

« Cette guerre ne relève pas de l'Otan »

Lundi soir à Berlin, Friedrich Merz a retrouvé sa taille habituelle. Sans même être interrogé sur le sujet, le chancelier a évoqué la guerre en Iran, lors d'une conférence de presse avec le Premier ministre néerlandais, Rob Jetten, de passage à Berlin. « Cette guerre ne relève pas de l'Otan », a-t-il déclaré. Le chancelier a expliqué que la région ne devait pas sombrer dans « une guerre sans fin aux objectifs flous » et que l'Allemagne ne participerait pas à ce conflit.

Ce qui signifie aussi que « tant que la guerre durera », il n'est pas question d'être partie prenante à une opération visant à garantir « la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz par des moyens militaires ». « A ce jour, nous n'avons d'ailleurs connaissance d'aucun concept permettant de mener à bien une telle opération », a pointé le chancelier, tout en rappelant que les Etats-Unis et Israël n'avaient pas consulté Berlin avant cette guerre. « Sur l'Iran, il n'y a jamais eu de décision commune. »

Avec Londres et Paris, Berlin a déclaré dès le premier jour que l'Allemagne ne s'impliquerait pas dans le conflit. Mais le chancelier s'était aussi montré compréhensif. Interrogé sur la compatibilité des frappes américaines et israéliennes avec le droit international, il avait estimé que ce n'était pas « le moment de donner des leçons à nos partenaires et alliés ». « Nous soutenons les Etats-Unis et Israël dans leurs efforts pour se débarrasser de ce terrible régime terroriste », avait expliqué Friedrich Merz dans le Bureau ovale.

A quoi tient ce durcissement ? D'abord, on est à Berlin et pas à Washington. Plus besoin d'arrondir les angles et d'user de la courtoisie d'usage lors des visites diplomatiques. Ensuite et surtout, Washington a changé d'attitude. Lorsque Friedrich Merz s'est rendu aux Etats-Unis, le gouvernement américain se disait maître de la situation et affirmait n'avoir besoin d'aucun soutien. Le blocage du détroit d'Ormuz et son impact sur les marchés pétroliers ont changé la donne.

VIDEO - Le blocage du détroit d'Ormuz pourrait coûter très (très) cher




« Le ton n'est plus le même. Washington affirme que d'autres pays doivent désormais apporter leur aide », explique un expert des relations internationales. Dans un entretien avec le « Financial Times », Trump s'est même fait menaçant. « S'il n'y a pas de réponse [à la requête américaine, NDLR], ou si celle-ci est négative, je pense que cela aura des conséquences très mauvaises pour l'avenir de l'Otan », a déclaré Donald Trump.

Prudent, Friedrich Merz a pris soin de rappeler que l'Allemagne tenait ses engagements. « Il y a deux semaines, le président Trump a demandé, dans un esprit de partage des charges, que l'Allemagne maintienne sa présence sur les flancs est et nord de l'Otan. C'est ce que nous faisons », a-t-il expliqué lundi alors que 1.600 soldats allemands participent à l'exercice « Cold Response » dans le Grand Nord norvégien.

L'impact sur l'économie mondiale

La troisième raison du changement d'attitude du chancelier est que le conflit s'embourbe. Au fil des semaines, le blocage du détroit d'Ormuz va peser de plus en plus sur l'économie mondiale. « Cette guerre doit donc prendre fin au plus vite, selon un plan précis et une stratégie bien définie », a déclaré Friedrich Merz. En Allemagne, l'impact du conflit sur le marché du pétrole pourrait freiner le redémarrage de l'économie attendu pour cette année et fragiliser Merz sur le plan intérieur. Qui plus est, le blocage du détroit a déjà entraîné un assouplissement par Washington des restrictions sur la vente de pétrole russe. Une erreur pour Friedrich Merz et « un signal néfaste et erroné » envoyé à l'Ukraine.

A la veille d'un sommet européen à Bruxelles, le chancelier a réitéré cet après-midi son message devant les députés allemands. « l'Europe avait tout intérêt à ce que la guerre prenne fin rapidement, à ce qu'il n'y ait pas d'escalade régionale supplémentaire, ni de désintégration de l'Etat iranien - un scénario que nous avons d'ailleurs connu en Libye, en Irak ou dans d'autres pays de la région », a-t-il dit, pointant le risque de « répercussions négatives sur l'approvisionnement énergétique » et de « mouvements migratoires massifs ».

Le durcissement des positions du chancelier allemand a aussi quelque chose de tactique. C'est une façon de s'afficher en leader européen à la veille du sommet des 19 et 20 mars, où seront évoqués la flambée des prix de l'énergie et le prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine, bloqué par la Hongrie et la Slovaquie.

C'est également un moyen de rester en phase avec son électorat, alors que 57 % des Allemands et 61 % des électeurs conservateurs estiment que Trump n'a pas d'objectifs clairs dans cette guerre, d'après un récent sondage Forsa pour RTL. En 2003, le chancelier Gerhard Schröder avait rassemblé les Allemands autour de lui, lorsqu'il avait refusé de participer à la guerre en Irak.

Mardi soir, Trump s'est dit déçu par les Européens, estimant qu'ils commettaient une « erreur stupide » et se demandant « si l'Otan serait jamais là pour [eux] ». Lors de la crise du Groenland, l'unanimité des Européens avait fait reculer Donald Trump. Reste maintenant à voir comment le président américain réagira au refus clair et net du Vieux Continent, alors qu'il a de plus en plus conscience de s'être engagé dans une impasse au Moyen-Orient.

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