Le Premier ministre indien, Narendra Modi, s'est muré dans le silence. Pas un mot sur les frappes américano-israéliennes sur l'Iran ni sur les représailles iraniennes au Moyen-Orient. Pas un mot non plus sur le torpillage par un sous-marin américain de l'IRIS Dena, frégate iranienne invitée par New Delhi à participer à des exercices multilatéraux en temps de paix dans le golfe du Bengale, afin de réaffirmer leur engagement en faveur de la liberté de navigation et du droit maritime. Il a fallu attendre le lendemain de l'attaque contre ce navire, qui a coûté la vie à au moins 84 personnes, mercredi 4 mars, pour que le Premier ministre indien, Narendra Modi, se contente de déclarer qu'"aucun problème ne peut être résolu uniquement par un conflit militaire".
Ce silence a été vivement critiqué, notamment par Mallikarjun Kharge, président du Parti du Congrès, formation de l'opposition, qui a accusé Narendra Modi d'avoir "renoncé de manière irresponsable aux intérêts stratégiques et nationaux de l'Inde" en ne prenant pas la défense des invités de leur nation.
Alors que New Delhi était parvenu, au cours des dernières décennies, à entretenir des relations parallèles avec Israël, l'Iran et les émirs et cheikhs du Golfe tout en évitant de s'impliquer dans leurs conflits, l'opposition s'inquiète désormais de cette passivité qui pourrait mettre à mal l'"autonomie stratégique", fondement de la politique étrangère de l'Inde. "Lors de l'invasion russe de l'Ukraine, Narendra Modi avait déclaré au président russe que nous ne vivions plus à l'ère de la guerre. Pourtant, il s'est abstenu de transmettre le même message à Donald Trump et au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, après leur attaque contre l'Iran", regrette, dans The Wire, S.N. Sahu, ancien attaché de presse du président indien Kocheril Raman Narayanan (1997-2002).
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Nombre d'observateurs rappellent que l'Inde s'est éloignée de sa position historique de neutralité au Moyen-Orient lorsqu'elle a conclu avec Israël un "partenariat stratégique spécial", lors d'une visite de Narendra Modi à Tel-Aviv les 25 et 26 février. "Ce n'est pas rien. D'ailleurs, Narendra Modi a été le premier chef de gouvernement d'un pays du Sud global à fouler le sol israélien depuis le 7 octobre 2023. Les enjeux étaient aussi militaires, commerciaux et technologiques", explique Nicolas Blarel, spécialiste de la politique étrangère indienne et maître de conférences à l'Institut de science politique de l'université de Leiden, aux Pays-Bas, à RFI.
Réduction drastiques des relations avec l'Iran
En contribuant à sortir Israël de l'isolement diplomatique, les Indiens espéraient surtout envoyer un signal politique fort à l'administration Trump, qui, contre toute attente, s'est rapprochée ces derniers mois du Pakistan. Il s'agissait également d'apaiser les tensions avec les États-Unis, qui avaient puni dans un premier temps l'Inde pour son protectionnisme et ses achats de pétrole russe.
Aux termes d'âpres négociations, New Delhi et Washington étaient parvenus, le 2 février, à un accord commercial, jugé largement défavorable à l'Inde : Donald Trump acceptait en effet de faire passer les droits de douane de 50 % à 18 % en échange de l'arrêt total par l'Inde des achats de brut russe.
C'était sans compter le blocage du détroit d'Ormuz, dès l'amorce des frappes américano-israéliennes sur l'Iran, le 28 février. La suspension des opérations dans ce passage essentiel du commerce international frappe de plein fouet l'Inde, troisième pays importateur mondial de brut, dépendant des Émirats arabes unis, de l'Irak, de l'Arabie saoudite et du Qatar pour leur pétrole et leur gaz naturel liquéfié.
Alors que New Delhi était pris à la gorge, Washington lui a accordé, le 5 mars, une dérogation de 30 jours pour lui permettre d'acheter du pétrole russe. Annoncée par le secrétaire du Trésor américain, Scott Bessent, cette mesure, visant à soulager les raffineurs indiens à court terme, ne se fera certainement pas sans contrepartie. "L'Inde est un partenaire essentiel des États-Unis, et nous sommes convaincus que New Delhi va augmenter ses achats de pétrole américain", a ainsi affirmé Scott Bessent.
Refusant pour le moment de soutenir ouvertement le camp américano-israélien, l'Inde n'a pas non plus lâché son partenaire iranien, qui, dans les années 1990, était son premier fournisseur de pétrole et avec qui elle a développé le port iranien de Chabahar sur la mer d'Oman. Depuis dix ans, le gouvernement Modi a toutefois drastiquement réduit ses relations avec l'Iran, notamment en ce qui concerne les importations de brut. Désireuse de donner des gages aux États-Unis après l'accord commercial conclu le 2 février, l'Inde a saisi trois pétroliers battant pavillon iranien que les autorités américaines accusaient de trafic de pétrole. Quelques jours plus tard, le gouvernement indien déclarait au Parlement que son engagement dans le projet portuaire iranien était terminé.
"Jeu d'influences"
Reste qu'un blocus prolongé du détroit d'Ormuz pourrait creuser le déficit et peser sur l'inflation, la roupie étant la devise asiatique la moins performante cette année. Elle a déjà chuté de 9 % par rapport au dollar au cours des deux dernières années. Le conflit en Iran menace aussi les exportations indiennes. Les Émirats arabes unis sont les deuxièmes importateurs de produits électroniques indiens, derrière les États-Unis. Par ailleurs, près de 10 millions d'Indiens travaillent dans le golfe Persique, fournissant des transferts d'argent qui pourraient se tarir. Prise au dépourvue, l'Inde n'a pas eu le temps de les faire évacuer.
"Elle est encore dans la réaction et n'a pas réussi à devenir un acteur influent dans la région malgré ses partenariats avec Israël, l'Iran, les Émirats arabes unis ou l'Arabie saoudite. Elle s'est pourtant posée comme une possible médiatrice dans les crises régionales depuis trois ans, sans toutefois s'engager de manière très concrète", observe Nicolas Blarel.
Pour l'heure, l'Inde temporise. "Ces différents épisodes guerriers laissent apparaître un jeu d'influences : l'Inde cherche à utiliser l'Iran pour prendre le Pakistan en tenaille, comme elle s'efforce de le faire avec l'Afghanistan", explique Christophe Jaffrelot, politologue français spécialiste du sous-continent indien, dans Le Grand Continent.
Selon lui, la peur des Pakistanais de voir les Taliban afghans se rapprocher de New Delhi explique en grande partie les frappes en Afghanistan des derniers mois. S'il s'était d'abord réjoui du départ des troupes américaines ordonné par Joe Biden en 2021 et du retour des Taliban qui a suivi, le pouvoir politico-militaire pakistanais a ensuite contribué à renforcer ceux qui allaient devenir ses ennemis. Ainsi, le silence de Narendra Modi pourrait aussi être une stratégie d'attente, visant à conserver une marge de manœuvre, à l'heure où une nouvelle donne géopolitique se dessine au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Asie du Sud.