Les États Unis

L’Amérique et nous : « Mahmoud Khalil n’a jamais porté de masque »

Auteur: Émilie Dubreuil Source: Radio Canada
Mars 19, 2025 at 10:04
L'étudiant Sacha Bia devant le Pulitzer Building, à l'Université Columbia, à New York  Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
L'étudiant Sacha Bia devant le Pulitzer Building, à l'Université Columbia, à New York Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’Université Columbia à New York est-elle le patient zéro d’une fronde de l’administration Trump? L'établissement d'enseignement doit choisir entre accepter d'effectuer des changements majeurs dans sa gouvernance ou voir ses subventions amputées.


NEW YORK, New York – Les haies viennent d’être taillées avec soin. Le gazon est parfaitement tondu. Fontaines, statues de divinités grecques en marbre, le campus de l'Université Columbia affiche un luxe calme au cœur de la grouillante New York. Même les oiseaux y chantent discrètement.

Depuis les années 1960, Columbia laissait les passants venir flâner dans ses jardins. L'Université voulait faire profiter la communauté de ce lieu magnifique. Partager avec le public. Mais ce n’est plus le cas. L’enceinte de la prestigieuse université est fermée.

Il faut passer une sorte de frontière bien gardée pour entrer sur le campus. Il faut montrer son passeport à une sorte de douanier et afficher un code QR que l’on a obtenu au préalable grâce à l’invitation d’un professeur avec qui nous avons rendez-vous.

Rendez-vous auquel nous sommes arrivés d’avance, car je voulais profiter de notre droit de séjour pour voir le fameux Pulitzer Building, l'édifice qui abrite l’école de journalisme la plus renommée au monde. Fondée par le célèbre Joseph Pulitzer, magnat de la presse du début du 20e siècle, la faculté attire des journalistes chevronnés de partout dans le monde.

Devant l’édifice, Sacha Bia fume une Marlboro. Il était journaliste en Italie. Je faisais surtout des enquêtes sur le crime organisé en Italie, sur la mafia. J'ai même fait un documentaire sur les liens entre les parrains de la mafia italienne aux États-Unis et Donald Trump, puis j’ai eu la chance d’être accepté dans le programme de maîtrise en journalisme ici.

L’Italien a la jeune trentaine, il a suivi le programme et a été engagé pour travailler au magazine que publie la faculté, qui est une référence sur ce qui se passe dans l’univers de la presse partout dans le monde.

Au printemps dernier, Sacha Bia, comme ses collègues de classe, a suivi de près l’installation d’un campement par des étudiants dénonçant la guerre à Gaza sur la pelouse de l'Université Columbia. Ce camping de nature politique visait à faire pression sur l'établissement d'enseignement pour qu’il cesse d’investir dans des entreprises israéliennes et des entreprises qui fournissent des armes à Israël. Pendant deux semaines, des étudiants du campement ont négocié avec l’Université, avant que celle-ci ne fasse appel à la police de New York pour vider le campus des manifestants propalestiniens.

 

Façade d'un bâtiment.
Façade du bâtiment abritant l'école de journalisme de l'Université Columbia. PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

Sacha Bia pointe une fenêtre. J’ai dormi dans la pièce derrière cette fenêtre pendant une semaine, explique-t-il. Nous, les étudiants en journalisme, nous étions encore admis sur le campus, mais nous avions peur que si nous quittions l’université, on ne nous laisse plus rentrer. L’Université avait fermé les accès.

L’étudiant nous raconte que, pendant la crise, il a commencé à collaborer avec la grande agence de presse ReutersComme les étudiants de l’école viennent de partout dans le monde, c’est de cet édifice qu'arrivaient les nouvelles de la crise. Mes collègues de classe se sont mis à faire de la pige pour des médias de leurs pays respectifs.

Le jeune homme nous explique qu’au printemps 2024, un personnage sympathique, modéré et ouvert d'esprit faisait les relations de presse des manifestants. Contrairement à d’autres, il ne portait jamais de masque pour se cacher le visage. Il avançait la visière levée et jouait franc jeu. Il était souriant, affable. C'était un contact en qui l'on pouvait avoir confiance dans le campement. Mahmoud Khalil non seulement était apprécié des journalistes, mais il avait le respect des manifestants, mais aussi des représentants de l’Université avec qui les étudiants négociaient.

C’est un de mes anciens collègues de classe, Meghnad Bose, qui a sorti la nouvelle de l'arrestation de Mahmoud Khalil la semaine dernière, poursuit-il. Près d’un an après la disparition du campement, le 8 mars dernier, des agents fédéraux ont arrêté l’étudiant en relations internationales d’origine palestinienne sur le campus. Depuis, il est en prison en Louisiane et est menacé d’être expulsé des États-Unis dont il est, pourtant, un résident permanent, sous prétexte que sa présence sur le territoire américain aurait des conséquences négatives sur la politique étrangère des États-Unis, dixit le secrétaire d'État de l’administration Trump.

 

Or, il n’y a aucune preuve que Mahmoud Khalil a participé à des activités illégales ou qu'il a été lié à des groupes terroristes, contrairement à ce qui a été véhiculé dans une campagne de salissage en bonne et due forme menée contre lui. Il était victime de harcèlement depuis des mois et il avait demandé de l’aide à l’Université.

Une citation deSacha Bia

 

Si Sacha Bia prend soin de nommer le camarade de classe qui a publié le scoop sur l’arrestation de Mahmoud Khalil, c’est qu’il estime que, dans le contexte actuel, cela prend beaucoup de courage, particulièrement pour les étudiants étrangers, pour pratiquer le journalisme ces jours-ci aux États-Unis. Il règne un climat de peur. Les détenteurs de visas étrangers craignent d’être expulsés du pays s’ils publient des textes sur la question, mais un bon journaliste ne peut pas se censurer à cause de la peur.

Sacha Bia s’émeut. Il parle de ses collègues étudiants venus de régimes autoritaires pour étudier dans un pays où la liberté d’expression est une valeur cardinale, et qui se retrouve confronté à ce climat obscur. Il faut du courage pour être journaliste.

En entrevue au Guardian le 18 mars, Mahmoud Khalil a affirmé qu'il est un prisonnier politique. Je vous écris depuis un centre de détention en Louisiane, (...) où je passe de longues journées à témoigner des injustices discrètes commises à l'encontre d'un grand nombre de personnes exclues de la protection de la loi, a-t-il indiqué au quotidien britannique.

 

D'abord, ils sont venus pour Columbia

Dans le bureau de la professeure Emmanuelle Saada, une historienne qui dirige le Département de français de l’Université Columbia, ainsi que le Centre d’études françaises et francophones, il y a des livres partout, même sur le plancher.

 

Emmanuelle Saada.
Emmanuelle Saada, professeure à l'Université Columbia. PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

L’intellectuelle vit à New York depuis 30 ans. Elle aime Columbia. Elle aime sa mission pédagogique, ses étudiants. Mais depuis l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, elle constate que sa communauté est rongée par la division.

 

Je suis extrêmement peinée de dire ça, mais il y a un tel fossé idéologique qui divise les professeurs, qui divise les étudiants, qu’il y a une incapacité à dialoguer. Les gens sont partis en vrille autant du côté propalestinien que du côté pro-israélien.

Une citation deEmmanuelle Saada, professeure à l'Université Columbia

 

La professeure croit que ce schisme explique pourquoi jusqu’ici, l’Université est demeurée passive vis-à-vis des attaques ciblées de l'administration Trump contre l'université new-yorkaise : Ils sont tellement en désaccord les uns avec les autres qu’ils n'arrivent plus à se regrouper autour de la défense de l’Université.

Sous prétexte que l’Université Columbia ferait preuve de laxisme face à de présumés actes antisémites commis sur son campus, l’administration Trump a annoncé début mars qu’elle allait retrancher 400 millions de dollars des subventions accordées à l'Université par le gouvernement fédéral.

Il faut savoir que Columbia touche plus de 1 milliard de dollars en subventions fédérales par année. La première réaction de l’Université a été de faire le dos rond, de ne pas s’opposer au gouvernement de façon frontale et de négocier. Je crois que l’Université était confrontée à un dilemme cornélien, parce que sans cet argent, des emplois sont menacés.

Le 13 mars dernier, l’administration Trump en a rajouté une couche en imposant de nouvelles conditions à Columbia. Dans une lettre adressée au conseil d’administration et à la présidente par intérim, le gouvernement somme l’Université de respecter une série de nouvelles conditions pour que l’administration Trump revienne sur sa décision de priver l’établissement d'enseignement de 400 millions de dollars par année.

Mes collègues appellent ça une lettre de rançon. C’est carrément de l'intimidation, estime la professeure Saada.

Dans la liste des conditions, on trouve entre autres la demande de mettre sous tutelle le département d’études moyen-orientales, et qu’il adopte une nouvelle définition du mot antisémitisme pour que les critiques ciblées contre Israël, comme État juif, soient condamnables. L’administration Trump a donné une semaine à l'Université pour mettre en place ces conditions difficiles. Et donc là, le ton de l’Université s’est raidi et elle se montre plus vindicative. Mais il n’y a toujours pas de mobilisation frontale contre Trump, et ça, je ne comprends pas.

 

Mahmoud Khalil s'adresse aux médias.
Mahmoud Khalil s'adresse aux médias au sujet du campement à l'Université de Columbia pendant le conflit actuel entre Israël et le Hamas à Gaza, à New York, le 1er juin 2024. PHOTO : REUTERS / JEENAH MOON

L’historienne ne comprend pas non plus pourquoi les autres universités ne se manifestent pas en appui à Columbia, qui semble un test pour museler les établissements universitaires. Elle cite d’ailleurs un éditorial du Harvard Crimson, le journal étudiant de la prestigieuse université située à Boston, publié la semaine dernière et intitulé : « First They Came for Columbia ». Ce titre fait référence à un célèbre poème du pasteur allemand Martin Niemöller, écrit en 1950 pour dénoncer la couardise des intellectuels allemands au moment de l'accession d’Hitler au pouvoir et des purges qui ont alors visé leurs ennemis, un groupe après l'autre.

Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester, écrivait Niemöller sur les intérêts de chacun et la lâcheté.

Dans ce texte, deux professeurs de Harvard dénoncent le silence face à cette offensive autoritaire contre les établissements d’enseignement supérieur.

 

Ils commencent par Columbia, mais si rien ne change, on va tous y passer.

Une citation deEmmanuelle Saada, professeure à l'Université Columbia

 

Est-ce que ça va s’arrêter à Columbia? Le ministère de l’Éducation annonçait le 10 mars que 60 universités sont à risque d'écoper pour ne pas avoir protégé les étudiants juifs contre l’antisémitisme.

 

Le patient zéro?

Dimanche dernier, le chroniqueur au New York TimesDavid French, tirait la sonnette d’alarme dans un texte intitulé : « Don’t fool yourself into thinking it will stop with Columbia », ce qu’on pourrait traduire par : Ne vous comptez pas d’histoires en vous disant que ça va s’arrêter avec Columbia. Le commentateur politique, plutôt conservateur, n’est pas un sympathisant des manifestants propalestiniens, tant s’en faut, mais il attache la clochette sur le cas de Columbia, car il craint que ce soit, en quelque sorte, le patient zéro dans une attrition des libertés civiques.

 

Columbia est devenue le patient zéro d'une vague de censure et de répression. Et si cela ne s'arrête pas là, il faut s'attendre à ce que davantage d'universités cèdent au contrôle de Trump. Il faut s'attendre à ce que la répression politique s'étende bien au-delà des frontières de l'université.

Une citation deExtrait de la chronique de David French

 

Les militants propalestiniens n’attirent pas vraiment la sympathie du public. Ce que j’ai essayé de faire, c’est d’expliquer qu’il faut absolument voir au-delà des positions politiques de Khalil et d’observer son cas et la menace de l’administration Trump d’amputer le budget de l’Université comme le début d’une pandémie, nous a-t-il dit au téléphone depuis sa maison au Tennessee.

Le commentateur croit qu’il est important de réanimer un sens qui semble s’être émoussé en chemin. Nous ne savons plus qui nous sommes et nous avons donc perdu la compréhension du rôle de nos institutions et de nos lois. Le chroniqueur conclut son texte par une chute bien pessimiste, incertain, écrit-il, que l’esprit de la Constitution puisse survivre dans ce climat politique.

 

Un adolescent saute au-dessus d'une poubelle pour faire rire ses amies.
Un adolescent saute au-dessus d'une poubelle pour faire rire ses amies, dont Saya, 17 ans, au centre. PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

Alors que nous quittons l’enceinte de Columbia – et son silence bruyant –, nous retrouvons les klaxons et la rumeur vivante de New York. Sur notre chemin, un adolescent essaie d'impressionner ses deux copines. Il fait des sauts périlleux sur des boîtes aux lettres.

Que pensent-ils de Donald Trump? Loin du monde des grandes personnes, des intérêts de chacun, leur réponse fuse, et Saya, 17 ans, me dit spontanément : Moi, quand je vais l’attraper, je vais le battre. Bing bing bing. Je n’ai pas peur de lui.

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