Un ministre libanais, un député du Hezbollah et un député favorable à la paix avec Israël répondent aux questions de Radio-Canada. Entretiens à bâtons rompus.
BEYROUTH, Liban - Pourquoi le Liban doit-il faire face à une énième guerre avec Israël? Quelles sont les solutions envisageables pour s’en sortir? Quel est l'avenir du Hezbollah, que le gouvernement libanais veut désarmer et que l’État hébreu a juré d’éliminer?
Pour tenter de comprendre où se dirige le Liban sur le grand échiquier politique du Moyen-Orient, Radio-Canada s’est entretenue, séparément, avec trois responsables aux opinions divergentes. Il s’agit du ministre de la Culture et ancien envoyé spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, du député membre du Hezbollah Hussein Hajj Hassan et du député du parti chrétien Kataëb Salim Sayegh.
Leurs propos, présentés ci-dessous, ont été synthétisés à des fins de concision et de clarté.
Le ministre Salamé :
Le cessez-le-feu [conclu en novembre 2024 après deux mois de guerre entre Israël et le Hezbollah] n’était pas réel, il était unilatéral. Pendant 15 mois, il y a eu plus de 15 000 violations perpétrées par Israël. C'est énorme. Pendant toute cette période, le Hezbollah n'a pas réagi.
Et puis, un jour, le 2 mars, il décide d’envoyer six roquettes sur Israël. Est-ce qu'il a été inspiré par la volonté de prendre une revanche après l'assassinat de son guide spirituel iranien, l’ayatollah Ali Khamenei?
En tout état de cause, le Hezbollah n'a pas consulté le gouvernement sur cette décision. Et il a ainsi irrité une bonne partie de la population libanaise, qui est fatiguée de ce conflit dont elle n'a pas les clés.
Le député du Hezbollah Hajj Hassan :
L'hostilité israélienne n'a jamais cessé. Pendant 15 mois, il y a eu 500 martyrs, 1000 blessés, des centaines d'immeubles détruits. Il y a des prisonniers libanais qui sont toujours en Israël et l'occupation israélienne de notre territoire se poursuit.
Le Hezbollah a averti plusieurs fois le gouvernement libanais et la communauté internationale, mais rien n'a été fait. Tous les efforts diplomatiques n’ont mené à rien. Qu'est-ce qu'on peut faire? Nous résigner? Lever le drapeau blanc? C’est trop!
Le député chrétien Sayegh :
Nonobstant le fait que l'accord de cessez-le-feu ait été respecté ou pas par Israël, il y avait bien un accord qui existait. Il n'y avait pas de guerre [depuis novembre 2024], les gens pouvaient aller et venir.
Et tout d'un coup, depuis que la guerre israélo-américaine contre l'Iran a commencé, il y a trois semaines, le Hezbollah, qui n'est qu'une branche de la garde révolutionnaire iranienne, a décidé de lancer une nouvelle guerre en soutien à Téhéran. Il attire l'ours dans son arrière-jardin et provoque encore une fois une réaction israélienne qui va jusqu'à l'occupation du territoire libanais.
Question : quelles sont les options du gouvernement libanais pour mettre fin au cycle de violences, sachant qu’il s’est déjà engagé à désarmer le Hezbollah conformément à l’accord de cessez-le-feu avec Israël, il y a 15 mois?
Le ministre Salamé :
On n'a pas beaucoup d'options. La seule option, c'est d'établir un cessez-le-feu. Le président de la République a présenté une proposition en quatre points, mais je dois avouer que, jusqu'à maintenant, cette proposition n'a pas été acceptée par les Israéliens, loin de là.
Et si je vais ajouter une note personnelle à cette analyse, je dirais que nous avons deux acteurs qui pèsent sur la situation actuelle au Liban : il y a Israël d'un côté et l'Iran de l'autre. C’est là où se déroule le vrai théâtre de l'affrontement. Au Liban, nous ne sommes qu’un théâtre de poche. Nous n’avons pas assez d'autonomie pour trouver une solution qui nous soit propre.
Le député Hajj Hassan :
La priorité actuelle, c'est l'arrêt de l'agression, la libération du territoire, le retour des prisonniers, le début de la reconstruction. Et on verra après.
Le député Sayegh :
Le président de la République, qui est un ancien commandant en chef de l'armée, et le premier ministre ont tous deux été élus sur la base [de désarmer le Hezbollah pour que le monopole des armes soit aux mains de l’État]. Maintenant, le président dit qu’il veut parler directement avec Israël. C’est une révolution culturelle qui se fait actuellement au Liban.
Mais il faudra rester crédible. Il ne faut pas que ça change quand les bombes cesseront de tomber. Je fais partie d’un parti politique qui appelle à la paix avec Israël. Il faut quand même s'asseoir autour de la table et discuter ensemble [...] d’une feuille de route pour la paix.
L'armée libanaise avait annoncé en janvier avoir démantelé les structures militaires du Hezbollah dans le sud du Liban, mais le mouvement chiite pro-Iran est entré dans la guerre au Moyen-Orient le 2 mars pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué au premier jour des frappes israélo-américaines sur Téhéran.
Depuis, Israël mène des représailles massives au moyen d'une vaste campagne de frappes aériennes sur le Liban et d'avancées terrestres dans une zone tampon le long de la frontière, qui ont fait plus d'un millier de morts et plus d'un million de déplacés.
Question : quel est l’avenir du Hezbollah au Liban après cette guerre?
Le ministre Salamé :
Au Conseil des ministres, nous faisons une distinction entre l’activité militaire du Hezbollah et son activité politique. Il y a des membres du Hezbollah au sein même du gouvernement auquel j'appartiens. Il y a un groupe parlementaire pour le Hezbollah et nous n'avons aucun problème avec cela.
Mais que le Hezbollah garde ses armes et les utilise en suscitant une guerre nouvelle qui frappe l'ensemble du Liban est une chose qu'il est difficile pour le gouvernement de tolérer.
Le député Hajj Hassan :
Que l'État commence à défendre le pays, que l'État achève la mission de libérer des territoires occupés, d'arrêter l'agression israélienne, de libérer les prisonniers, de commencer la reconstruction, et après on discutera du désarmement, pas avant.
Le Hezbollah n'était pas présent dans les années 1950, 1960 et 1970. Pourtant, il y a eu des agressions israéliennes contre le Liban, non? Donc, ce n'est pas le Hezbollah qui a créé les agressions. Ce sont les agressions qui ont abouti à la création du Hezbollah.
Le député Sayegh :
Le Hezbollah a choisi le langage des armes. Il n'a laissé aucune voie pour un règlement intérieur libanais. Il faut libérer le Hezbollah libanais de la mainmise iranienne. C'est à ce moment-là qu'on pourra réfléchir ensemble à une solution.
Question : la guerre a forcé plus d’un million de Libanais – des chiites pour la plupart – à fuir leurs maisons. Ces déplacements massifs suscitent des tensions internes avec les autres communautés dans le pays. Faut-il craindre pour la paix civile au Liban?
Le ministre Salamé :
Il serait présomptueux d'exclure absolument la possibilité d'un retour à la guerre civile. Il y a des tensions qui sont liées à la fatigue de la population de ce retour sisyphéen [éternel recommencement, NDLR] de la guerre dans le pays, mais cette même fatigue m’inspire l’idée que les Libanais ne veulent pas d’une nouvelle guerre civile.
Ils peuvent exprimer des opinions différentes et le Liban doit en être fier. Nous ne sommes pas un pays autoritaire. Est-ce que ce pluralisme politique va nécessairement se dégrader dans un affrontement civil? Je ne le pense pas.
Le député Hajj Hassan :
L’unité nationale est l'un des moyens essentiels pour défendre le pays. Il faut fortifier l’unité nationale. [...] Tout le monde souhaite un pays sans guerre, un pays en paix, un pays où on peut voir ses enfants, ses petits-enfants dans la joie, et non pas dans la mort ou la tristesse. Mais on ne peut pas trouver la joie sans dignité.
Le député Sayegh :
Si l’État ne remplit pas ses missions régaliennes, il risque de s’effriter. Dans ce cas-là, tout est possible. Les Libanais ne vont pas aller à la nage vers l’Europe, ils sont chez eux ici. Ils ne vont pas laisser le chaos s’emparer du pays.
Je ne vois pas de risque que le Hezbollah s'empare du Liban parce que, tout d'abord, il n'a pas la capacité de le faire. En deuxième lieu, il est rejeté par la quasi-totalité des Libanais. Et, en troisième lieu, il y a des gens qui ne vont pas céder. Il y aura une véritable résistance, à ce moment-là, contre cette pseudo-résistance islamique qui prétend défendre le Liban. Nous n'en sommes pas là, mais la graine est plantée.