BAÏSSARIEH, Liban - Un casque et un gilet pare-balles posés sur un cercueil recouvert du drapeau libanais défilent devant une foule en deuil qui lance du riz et des pétales de fleurs à son passage.
Près de 2000 personnes, venues des quatre coins du Liban, ont afflué jeudi au village de Baïssarieh, dans le sud du pays, pour faire leurs adieux à Amal Khalil, une journaliste tuée la veille dans une frappe aérienne israélienne.
Ne t’en va pas, Amal, lance en pleurs sa belle-sœur, devant le cercueil porté par une quarantaine de bras.
Ta plume ne va jamais mourir, crie à son tour une autre de ses proches, avant d’être interrompue par le bruit d’une explosion au loin. C’est Israël qui dynamite des maisons dans des villages plus au sud, explique un homme qui se tient à ses côtés. Nous n’avons pas peur, lui réplique-t-elle. Pourquoi devrions-nous encore avoir peur d’Israël? On a perdu ce qu’on avait de plus cher.
Amal, 42 ans, qui travaillait comme journaliste pour Al-Akhbar, un quotidien proche du Hezbollah, a été tuée mercredi dans le sud du pays, dans un secteur toujours occupé par les forces israéliennes. Sa collègue, Zeinab Faraj, a quant à elle été blessée.
Les deux journalistes s'étaient réfugiées dans une maison du village d'Al-Tiri, après qu'une frappe israélienne eut visé une voiture qui les précédait. Une autre frappe israélienne a ensuite visé la maison où elles s'étaient abritées. Il a fallu plusieurs heures avant que les secouristes puissent accéder au secteur pour retirer des décombres le corps d’Amal, selon les autorités libanaises.
L’armée israélienne, de son côté, dit avoir ciblé deux véhicules à bord desquels se trouvaient des terroristes qui avaient franchi la ligne de défense avancée de ses troupes dans le sud du Liban. Elle a démenti avoir empêché les équipes de secours d'accéder à la zone.
C’est un crime de guerre, accuse Shahnaz Ghayad, une amie de longue date d’Amal. Les journalistes sont protégés en temps de guerre en vertu du droit international humanitaire et de la convention de Genève. Où est donc cette protection?
Amal a sacrifié sa vie pour la liberté d’expression, elle a accompli sa mission de journaliste jusqu’au dernier souffle.
Une citation deShahnaz Ghayad, une amie d’Amal Khalil
Ce n’est pas la première fois qu’une journaliste est prise pour cible par l’armée israélienne au Liban. Depuis 2023, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a recensé au moins 11 journalistes et professionnels des médias libanais tués par Israël.
Surnommée la voix du Liban-Sud ou encore l’icône du terrain, Amal a couvert tous les conflits dans la région au cours des dernières années.
Elle représentait la voix de la justice, dit encore Shahnaz. Ils peuvent bien tuer son corps, mais sa voix, quant à elle, ne va jamais disparaître.
Un peu plus loin, deux femmes au milieu de la foule brandissent le portrait de la journaliste tuée.
L’une d’elles, Reina Hoblos, est venue de Tripoli, dans le nord du Liban. Elle a parcouru près de 140 kilomètres pour rendre un dernier hommage à Amal. Il fallait que je vienne, c’est un devoir national pour moi, dit la jeune femme, un keffieh autour du cou, le foulard emblématique de la Palestine.
Ceux qui connaissaient Amal savent à quel point elle aimait le Liban. Sa plume représentait tout le pays, du nord au sud.
Une citation deReina Hoblos, une Libanaise aux funérailles d’Amal Khalil
À côté d’elle, Sabrina Ibrahim veut elle aussi s’exprimer. Elle est originaire de Deir Seryane, l’un des 60 villages situés dans la zone tampon qu’Israël veut établir dans le sud du Liban et qui ont été complètement rasés depuis le début de la guerre contre le Hezbollah, le 2 mars.
Une trêve est en vigueur depuis une semaine, mais l’armée israélienne continue de bombarder la zone située derrière ce qui est désormais appelé la ligne jaune, qui délimite la zone tampon, interdite d’accès aux civils libanais.
Mon village a plus de 500 ans, mais il ne reste désormais plus rien, raconte Sabrina. Les troupes israéliennes ont tout détruit. Ils ont même déraciné tous les oliviers.
La jeune femme, habillée tout en noir, dit être une admiratrice de la plume d’Amal. Je la lis depuis très longtemps, assure-t-elle.
Elle était nos yeux et nos oreilles à la frontière. On pouvait revoir nos villages, dont on a été chassés, grâce à elle.
Une citation deSabrina Ibrahim, une admiratrice d’Amal Khalil
Amal est partie, mais elle vivra toujours en nous, dit encore Sabrina. Nous avons le devoir de porter sa voix, son message. C’est le moins qu’on puisse faire pour elle aujourd’hui.