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Mot de l’info | Accès, censure et IA : les défis de couvrir la guerre au Moyen-Orient

Source: Radio Canada
Jean-François Bélanger (à gauche) et Frédéric Tremblay font partie des équipes que Radio-Canada a déployées pour couvrir la guerre au Moyen-Orient.  Photo : Radio-Canada
Jean-François Bélanger (à gauche) et Frédéric Tremblay font partie des équipes que Radio-Canada a déployées pour couvrir la guerre au Moyen-Orient. Photo : Radio-Canada

Le travail des journalistes lors de conflits armés est particulièrement délicat et comporte de nombreux obstacles avec lesquels ils doivent composer.

; Guillaume Lavallée

Montréal, 28 février 2026, 2 h du matin. À Radio-Canada, les téléphones sonnent. Les États-Unis et Israël viennent de frapper Téhéran. L’ayatollah Ali Khamenei aurait été visé.

Il faut alerter nos collègues, lancer une programmation spéciale sur nos plateformes et déployer nos équipes, dont certaines reviennent à peine de la couverture des Jeux olympiques et de celle de la guerre en Ukraine.

Au Moyen-Orient, les missiles et les drones fusent à partir de l’Iran. Vers Israël, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Qatar, l’Arabie saoudite. La guerre se régionalise à vitesse grand V.

Nos équipes partent dans les heures et les jours qui suivent. À Erbil, dans le Kurdistan irakien, d’où le bruit court que des combattants locaux pourraient traverser la frontière pour affronter au sol les forces iraniennes. Au Liban, d’où le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en soutien à son allié iranien et où, aujourd’hui, les frappes israéliennes se multiplient. En Israël, pour voir l’impact et comprendre la genèse de cette nouvelle guerre. À Los Angeles, où vit une communauté iranienne si importante qu’elle vaut à la ville le sobriquet de Tehrangeles.

Tehrangeles, certes, mais pas Téhéran. Radio-Canada n’a pas de bureau en Iran. Et pas de visas actifs, ceux-ci étant délivrés au compte-gouttes, pour entrer dans ce pays. L’accès au territoire s’impose immédiatement comme un aspect clé de la couverture.

En Iran, obtenir des informations indépendantes hors des canaux de communication des autorités est particulièrement complexe. Les rares médias internationaux sur place peinent à obtenir les autorisations pour sortir de la capitale, ce qui complique la couverture, par exemple, de la frappe fatale à plus de 170 personnes, dont de nombreuses jeunes filles, à Minab, une ville du sud du pays.

Outre les reporters, de la pression est aussi exercée sur les citoyens pour ne pas diffuser sur les réseaux sociaux des images ou des vidéos de sites stratégiques touchés en les géolocalisant avec précision. Le risque de passer pour un traître est grand. À distance, nos journalistes tentent de parler à des gens sur place. Or, Internet a été presque complètement coupé depuis les frappes israélo-américaines, une méthode prisée des autorités iraniennes en temps de crise.

Dans certaines monarchies du golfe Persique aussi, l’accès demeure problématique. Des aéroports sont ciblés, des espaces aériens fermés. Des reporters d’autres médias qui ont réussi à se rendre dans certains pays de la région sans visa de journaliste ont dû faire profil bas ou ont même été détenus. Encore là, les autorités veulent éviter de voir circuler des images de sites bombardés.

En Israël, la censure militaire interdit aux médias de divulguer l’emplacement exact de frappes sur des sites stratégiques et de diffuser en direct les alertes aériennes ainsi que les images de batteries antiaériennes qui interceptent les missiles en plein vol. Ce type d’images avait marqué les esprits pendant la guerre de Douze Jours, en juin dernier.

Cette fois-ci, les autorités israéliennes craignent qu’elles ne permettent aux services iraniens de corriger leurs tirs. Ces restrictions n’ont toutefois pas empêché une de nos équipes de suivre les opérations des secouristes, de parler avec d’anciens agents des services secrets ou de sillonner la zone frontalière avec le Liban.

Dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah lourdement bombardé, le mouvement chiite libanais encadre et contrôle l’accès des journalistes sur place. Parfois, après une frappe israélienne, les reporters peuvent entrer filmer dans le quartier clé de Dahiyeh. Puis, la fenêtre se referme.

Et ceux qui tentent de s’y aventurer sans coordination préalable risquent de se faire interpeller par des hommes cagoulés et armés du Hezbollah, qui craignent les infiltrations d’espions. Au Liban sous tension, l’équipe de Radio-Canada travaille avec le plus de tact possible avec la population locale en discutant et en s’assurant d’avoir la permission des différents intervenants avant de sortir sa caméra.

Pour notre équipe qui est allée au Kurdistan irakien, là aussi, l’accès a été difficile. Le gouvernement régional est très nerveux. Alliés des États-Unis et voisins de l’Iran, les Kurdes irakiens craignent d’être coincés dans l’étau de la guerre. Ils voient des journalistes du monde entier déferler à Erbil, située à environ 200 km de la frontière iranienne, où loge une base militaire américaine. Des frappes ont visé la ville. Des milices chiites irakiennes ont menacé de cibler des hôtels où se trouvaient des journalistes.

À ces vrais tirs s’ajoutent de fausses frappes. Dans cette guerre qui est aussi une guerre des communications, des images générées par l’intelligence artificielle ont amplement circulé sur les réseaux sociaux pour montrer des frappes ou des dégâts qui n’étaient pas réels. Le but de cette propagande en ligne? Influencer les perceptions des populations à propos de ce conflit. Un exemple? Une vidéo qui prétendait montrer des missiles iraniens toucher Tel-Aviv, la métropole israélienne, a récolté des dizaines de millions de vues sur les réseaux sociaux. Seul hic : elle a été générée par l’IA.

Cette nouvelle tendance témoigne de l’importance des équipes de vérification numérique, comme celle des Décrypteurs, dans la couverture des guerres présentes et à venir. Elle prouve aussi l’importance d’utiliser toutes nos plateformes, au service de l’Information, pour expliquer et apporter du contexte aux événements. Et elle démontre enfin l'importance d’être sur le terrain, malgré tous les défis que posent ces déploiements, pour raconter le monde.

Crystelle Crépeau est directrice générale de l’Information

Guillaume Lavallée est directeur, nouvelles et déploiements internationaux

Vous voulez en apprendre davantage sur le travail des journalistes de Radio-Canada, sur les normes qui nous guident et sur le fonctionnement des médias d’information en général? Consultez notre section Les coulisses de l'info.

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