La Chine a « condamné fermement » la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, l'un des principaux relais de Pékin au Moyen-Orient. La crise menace les approvisionnements chinois en pétrole, mais la Chine pourrait s'en servir pour obtenir des gains diplomatiques.
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Deux mois après l'enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, les frappes israélo-américaines contre l'Iran ce week-end ont ouvert une nouvelle crise diplomatique pour la Chine. Avec la mort du guide suprême Ali Khamenei, Pékin a perdu l'un de ses relais au Moyen-Orient, tandis que s'ouvre une période incertaine pour ses approvisionnements en pétrole.
Dimanche, Pékin a « condamné fermement » la disparition du chef politique et spirituel de l'Iran et appelé une nouvelle fois à « l'arrêt immédiat des actions militaires ». « Le meurtre flagrant d'un dirigeant souverain et l'incitation à un changement de régime » par les Etats-Unis sont « inacceptables » a appuyé Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, au cours d'un entretien avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, autre soutien de l'Iran.
Un soutien politico-financier
Le « timing » des attaques est particulièrement délicat pour la Chine, qui fait cette semaine sa rentrée politique à Pékin et qui va accueillir Donald Trump à la fin du mois. Sur le fond, la crise a des implications directes pour la Chine, tant au niveau diplomatique qu'économique.
Ces dernières années, Pékin a profité des sanctions internationales contre l'Iran pour se rapprocher de Téhéran, devenant un important soutien politico-financier pour le régime isolé. En septembre 2025, le président iranien Massoud Pezeshkian avait fait le déplacement à Pékin pour assister, aux côtés de Xi Jinping et d'autres dirigeants du Sud global, à la grande parade militaire chinoise commémorant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En 2016, Xi Jinping lui-même s'était rendu en Iran, la première visite d'un président chinois en quatorze ans. Cette visite avait débouché, en 2021, sur la signature d'un partenariat stratégique sur vingt-cinq ans. La Chine a également fait entrer l'Iran dans l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 et dans les BRICS en 2024. Dans ce contexte, la disparition d'Ali Khamenei ouvre une période turbulente pour la Chine qui a tissé des liens pendant des années avec la théocratie iranienne, et cela malgré l'athéisme originel du Parti communiste chinois.
Relation pragmatique
Mais la Chine a toujours veillé à se maintenir à la bonne distance de l'Iran et s'est rapprochée parallèlement des autres pays de la région, de l'Egypte aux Emirats arabes unis. La Chine commerce d'ailleurs dix fois plus avec l'Arabie saoudite (107 milliards de dollars en 2024) et les Emirats (100 milliards) qu'avec l'Iran (13, 4 milliards).
L'appauvrissement du pays empêche Pékin d'y exporter ses produits à haute valeur ajoutée et la Chine ne veut pas non plus trop exposer ses entreprises aux sanctions internationales qui visent l'Iran. La Chine aurait d'ailleurs investi seulement 2 à 3 milliards de dollars en Iran depuis 2021, sur les 400 milliards promis cette année-là dans le cadre du partenariat stratégique.
Cette relation pragmatique entre l'Iran et la Chine, fondée sur des intérêts économiques réciproques, sans alignement politique total, devrait donc continuer sur le long terme, du moins tant que les puissances occidentales ne sortent pas l'Iran de son isolement international.
« Plus le régime iranien s'affaiblit, à cause des frappes israélo-américaines ou des turbulences internes, plus il sera dépendant de la Chine au plan diplomatique, économique et technologique. Cela serait une conséquence inattendue mais majeure de la campagne de pression américaine », anticipe Ahmed Aboudouh, chercheur associé au think tank Chatham House, dans une note.
« Il est encore trop tôt pour parier sur un effondrement du régime iranien. Malgré les difficultés économiques, le pays est plus résilient que la Syrie ou le Venezuela, et les élites politiques restent fidèles au système », constate Jin Lixiang, un spécialiste du Moyen-Orient au Shanghai Institute of International Studies (SIIS) qui s'est rendu plusieurs fois en Iran. « Si le système politique survit, le coût pour les Etats-Unis pourrait être bien supérieur à celui pour la Chine ».
Jusqu'à 18 % des approvisionnements chinois en pétrole
A court terme, en revanche, la crise complique l'approvisionnement chinois en pétrole. Premier importateur mondial d'or noir, la Chine achète entre 12 % et 18 % de son pétrole en Iran. Le pays est devenu un fournisseur bon marché pour la Chine, du fait des sanctions internationales qui ont empêché Téhéran de vendre son brut sur les marchés internationaux.
Le blocage du détroit d'Ormuz, via lequel transite un cinquième du gaz et du pétrole mondial, va donc obliger la Chine à diversifier ses fournisseurs. De ce point de vue, la crise en Iran est bien plus problématique pour la Chine qu'en début d'année au Venezuela (seulement 4 % des approvisionnements chinois).
Mais la Chine pourrait aussi obtenir des gains diplomatiques de la guerre en Iran. Les attaques militaires donnent un nouvel argument à Pékin pour dénoncer l'interventionnisme américain et pour poser la Chine en puissance pacifique et responsable. Pékin pourrait également utiliser la crise iranienne dans ses négociations avec les Etats-Unis pour demander, en échange de son influence sur l'Iran, de nouveaux gages - par exemple sur Taïwan - alors que Donald Trump est attendu en Chine fin mars.
Raphaël Balenieri (Correspondant à Shanghai)