Un détroit après l’autre. Après Ormuz dans le golfe Persique, l’Iran a menacé à plusieurs reprises de s’en prendre au détroit de Bab el-Mandeb dans le golfe d’Aden, au sud de la mer Rouge.
"Une hausse de l’insécurité dans d’autres détroits, à commencer par Bab el-Mandeb, est l’une de nos options", a indiqué le 21 mars une source militaire iranienne à Tasnim, une agence de presse iranienne.
Réponse à une opération au sol américaine
L’Iran compte ainsi étendre le champ de ses représailles régionales si les États-Unis ou Israël venaient à lancer une offensive terrestre, précise l’agence Tasnim. Une option militaire au sol qui, malgré les appels de Donald Trump à des négociations de paix, semble toujours sur la table.
Washington n’en finit pas, en effet, d’augmenter ses effectifs militaires au Moyen-Orient. Les États-Unis envisagent dorénavant d’envoyer 10 000 soldats supplémentaires, a affirmé le Wall Street Journal, jeudi 26 mars. Ces troupes viendraient s’ajouter aux 2 000 parachutistes – des forces d’élites – que les États-Unis ont décidé de déployer en début de semaine. Sans oublier les 2 500 marines à bord de l’USS Tripoli qui se dirigent vers le Moyen-Orient depuis 10 jours.
Face à ce que Téhéran perçoit comme une menace grandissante, le régime des mollahs envisage donc une double escalade. La fermeture d’un autre détroit – celui de Bab el-Mandeb – avec l’entrée en scène des Houthis, groupe armé pro-iranien du Yémen, "jusqu’à présent étonnamment discret dans le conflit", note Natasha Lindstaedt, spécialiste des régimes autoritaires et des acteurs violents non étatiques à l’université d’Essex. Des Houthis qui ont revendiqué samedi leur première attaque contre Israëldepuis le début de la guerre au Moyen-Orient.
"La position géographique unique des Houthis au Yémen fait qu’ils sont idéalement placés pour agir en mer Rouge et notamment au niveau du détroit de Bab el-Mandeb", précise Julian Pawlak, spécialiste des questions de sécurité maritime à l'Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP) basé à Berlin.
Un détroit stratégique en temps normal
Et c’est un détroit souvent qualifié de stratégique. "En temps normal, environ 15 % du trafic commercial maritime en valeur passe par ce canal", souligne Jasper Verschuur, un professeur d’ingénierie des systèmes et de sécurité des infrastructures à l’université de Delft au Pays-Bas qui a étudié le coût des perturbations dans les canaux maritimes stratégiques.
Lorsque tout va bien, ce détroit dans le golfe d’Aden joue un rôle central pour l’acheminement du pétrole et du gaz des pays du Golfe vers l’Europe. Ces pétroliers partent des ports du golfe Persique, passent par le détroit d’Ormuz, traversent celui de Bab el-Mandeb puis remontent la mer Rouge pour atteindre l’Europe via le canal de Suez.
Ce passage au sud de la mer Rouge est aussi très utilisé par les containers remplis de produits asiatiques destinés au marché européen, précise Jasper Verschuur.
Autrement dit, en théorie, "perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz impacte principalement l’Asie, tandis que bloquer le trafic au niveau du golfe d’Aden doit davantage pénaliser l’Europe", résume Didier Leroy, chercheur et spécialiste des mouvements islamistes au Moyen-Orient à l’Institut royal supérieur de défense de Belgique.
Mais la situation au Moyen-Orient n’a rien de normal actuellement, ce qui "oblige à relativiser l’importance du canal de Bab el-Mandeb", assure Jasper Verschuur. D’abord parce que la guerre actuelle a déjà fait une victime maritime – le détroit d’Ormuz –, réduisant déjà considérablement le nombre de pétroliers en provenance du golfe Persique à remonter par la mer Rouge.
Un pays, cependant, a pu rediriger une partie de ses exportations de pétrole pour miser davantage sur la mer Rouge : l’Arabie saoudite. Grâce à l’oléoduc Est-Ouest, Riyad tente de livrer l’Asie depuis son port de Yanbu sur la mer Rouge en passant par le détroit de Bab el-Mandeb. Si ce canal n’est plus sûr, "l’Arabie saoudite va devoir faire passer ce pétrole par le canal de Suez, ce qui va rallonger la livraison et augmenter les prix. Même si les quantités de pétrole dont il est question restent bien moindre que celles ayant été affectées par la fermeture du détroit d’Ormuz", explique Christian Bueger, spécialiste des questions de sécurité maritime à l'université de Copenhague.
Trafic déjà "réduit de moitié"
Le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb a aussi été réduit bien avant l'embrasement au Moyen Orient. Après le 7-Octobre et le début de la guerre à Gaza, les Houthis ont régulièrement bombardé les navires en mer Rouge. "Avant 2023, il y avait environ 60 à 70 cargos qui passaient par là tous les jours. Aujourd’hui, ce trafic a été réduit de moitié", a constaté Jasper Verschuur. Même si les Houthis se sont montrés plus discrets depuis près d’un an, la plupart des compagnies ont dû se résoudre à faire des détours, "notamment par le cap de Bonne-Espérance", ajoute cet expert.
Une fermeture du détroit dans le golfe d’Aden n’aurait probablement pas un effet aussi sévère qu’on pourrait le croire. Sauf qu’il interviendrait alors que la navigation dans le détroit d’Ormuz est déjà très limitée. "Des blocages dans les deux canaux en même temps pourraient créer d’énormes problèmes de logistique pour gérer ces perturbations du flux des marchandises", assure Julian Pawlak.
Ce casse-tête pourrait avoir des conséquences désastreuses… sur le plan humanitaire. À force de devoir faire des détours, les cargos ne pourront pas faire autant de trajets qu’avant ce qui va "obliger les compagnies maritimes à faire des choix, souvent en faveur des trajets les plus rentables", craint Jasper Verschuur. Les livraisons les moins chères concernent souvent des produits de première nécessité - comme les grains - vers des pays pauvres, indiquent les experts interrogés. "C’est la sécurité alimentaire des pays de la corne d’Afrique en premier lieu qui est en jeu ici", soutient Christian Bueger.
Les Houthis, une "réserve stratégique"
Reste à savoir si les Houthis veulent et peuvent bloquer ce détroit sur demande de l’Iran, après avoir mené une première attaque contre Israël samedi. "S’ils le font, ce sera à contrecœur", assure Tim Epkenhans, spécialiste de l’Iran et du monde musulman à l’université de Fribourg-en-Brisgau.
En effet, leur discrétion depuis le début de la guerre au Moyen-Orient était dans leur intérêt et celui de l’Iran. D’un côté, "les frappes massives des États-Unis et la pénétration de leur organisation par les services israéliens qui ont pu décapiter une partie du commandement ont refroidi ce groupe armé", explique Didier Leroy.
Ils craignaient aussi que "leur implication dans la guerre rallonge le conflit, ce qui va à l’encontre des intérêts de la Chine qui est devenue un partenaire de plus en plus important pour les Houthis", ajoute Tim Epkenhans. Une réticence à s’impliquer qui ne dérangerait pas outre mesure l’Iran, pour qui les Houthis constituent "une réserve stratégique, une carte à jouer en dernier ressort", estime Natasha Lindstaedt.
Selon les experts interrogés par France 24, les alliés yéménites de Téhéran n’auraient pas de mal à bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, du moins en un premier temps. "C’est un passage très étroit – moins de 30 kilomètres à certains endroits –, ce qui facilite les opérations de blocage", assure Natasha Lindstaedt. "Ils ont ce qu’il faut en matière de mines maritimes pour piéger le passage rapidement", confirme Christian Bueger.
Mais si "perturber le trafic est relativement simple et rapide, maintenir ce passage fermé serait plus difficile", juge Julian Pawlak. Vu les enjeux, les pressions militaires et diplomatiques sur les Houthis seraient très fortes pour ne pas s’entêter dans le golfe d’Aden. Surtout, conclut Natasha Lindstaedt, qu’on ne sait pas "si ce groupe a encore les moyens financiers et militaires" pour tenir un blocus sur la longueur.