Pour les discussions sérieuses, le Kremlin n'aime rien tant que le silence. Lors d'une conférence de presse conjointe avec Alexandre Loukachenko, l'homme fort de Biélorussie, au cours d'une visite de travail à Moscou, Vladimir Poutine a dit officiellement être « pour » une trêve en Ukraine. Mais il a ensuite évoqué « des nuances » par rapport à l'offre sur la table. Le chef de l'Etat russe a évoqué une seule question concrète : la mise en place technique, mais évidemment très politique, des mécanismes d'un cessez-le-feu. Qui surveillera la ligne de contact entre les belligérants, s'est-il demandé, qui va relever d'éventuelles violations et qui sera le juge de paix ?
Pas question pour lui de désigner directement l'arbitre de son choix. Mais pour la première fois, le président russe a rendu hommage aux chefs d'Etat de quatre pays qui à ses yeux s'impliquent dans le règlement du conflit : l'Afrique du Sud, la Chine, l'Inde et le Brésil, soit les grands pays des BRICS, l'une de ses enceintes internationales préférées. Pas un mot sur les Européens.
Risque de conflit armé direct avec les Européens
C'est son chef de la diplomatie qui s'en est chargé quelques heures plus tôt. Sergueï Lavrov a déclaré « ne pas être intéressé par la position des pays de l'UE dans le règlement du conflit en Ukraine ». Réponse singulièrement directe au secrétaire d'Etat américain, Marco Rubio, qui estimait ce mercredi que les Européens allaient « devoir être impliqués » sur l'Ukraine.
Quant à l'envoi de soldats de la paix européens en Ukraine, une idée avancée par le Royaume-Uni et la France, en cas d'arrêt des hostilités, le ton est monté dans la capitale russe : ce serait considéré par Moscou comme un « conflit armé direct » avec ses troupes, a dit Maria Zakharova, la porte-parole de la diplomatie. « Nous répondrons par tous les moyens disponibles », a-t-elle prévenu.
Vladimir Poutine a surtout estimé que toute trêve en Ukraine devait mener à une paix « durable », et non à une simple pause dans les hostilités, avec un processus de règlement du conflit qui s'attaque à ses « causes profondes ». Il n'a sur ce thème rien détaillé ni posé aucune condition concrète, et c'est de toute évidence le plus difficile. A écouter en tout cas ceux qui l'entouraient ce jeudi, et qui n'ont pris aucun gant, comme l'homme fort de Biélorussie : « Je peux affirmer avec certitude que les Américains n'ont aucun plan pour le conflit en Ukraine. Absolument aucun », a-t-il affirmé à l'agence de presse officielle Belta.
Quelques heures auparavant, Iouri Ouchakov, le sherpa présidentiel pour la diplomatie, soulignant qu'il exprimait « une opinion personnelle », déclarait au sujet de la trêve proposée : « Ce n'est rien d'autre qu'un répit temporaire pour les militaires ukrainiens, rien de plus. » Avant d'ajouter que Moscou veut un « règlement pacifique de long terme », qui tient compte de ses « intérêts » et « préoccupations ». Et de marteler : « Nous l'avons dit un million de fois, un million ».
Poutine en treillis
Technique de négociation ? En tout cas, derrière l'ouverture apparente du chef de l'Etat russe, le climat est au bras de fer et au rapport de force.
Il y a d'abord eu les images de Vladimir Poutine pour la première fois depuis le début de la guerre vêtu d'un treillis, enjoignant, de Koursk - selon les images officielles de la télévision russe diffusées mercredi soir -, à son armée de terminer de reconquérir la région et annonçant que les soldats ukrainiens pris seraient traités « comme des terroristes ».
Puis jeudi midi ont été abondamment diffusées sur les petits écrans russes des vidéos du chef de l'administration présidentielle, Sergueï Kirienko, en déplacement avec le chef de la partie de la région de Donetsk sous contrôle russe, Denis Pouchiline, à Kourakové, ville minière stratégique de l'est de l'Ukraine située près d'un imposant gisement de lithium.
Le conseiller diplomatique du Kremlin, Iouri Ouchakov, a indiqué que la rencontre entre l'envoyé spécial du président américain, Steven Witkoff, et le chef de l'Etat russe aurait lieu à huis clos. Il a également ajouté qu'il n'y avait à ce stade aucun projet de rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump.
Washington veut aller vite, le Kremlin prendre son temps… l'enjeu pour Moscou est aussi de résoudre cette équation, tout en veillant à garder intact l'intérêt de Donald Trump.
Alice Barbier (A Moscou)
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