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Comprendre,Les activités suspectes de la Russie en mer Baltique et au-delà

Auteur: admin, Ximena Sampson Source: Radio Canada
Mars 17, 2025 at 11:12
Un membre d'équipage du HMS Carlskrona, en Suède, qui fait partie de la mission de patrouille de l'OTAN en mer Baltique, le 4 février 2025. Photo : Getty Images / Agence TT News / AFP / Johan Nilsson
Un membre d'équipage du HMS Carlskrona, en Suède, qui fait partie de la mission de patrouille de l'OTAN en mer Baltique, le 4 février 2025. Photo : Getty Images / Agence TT News / AFP / Johan Nilsson

Une douzaine de câbles sous-marins situés en mer Baltique ont été endommagés ces derniers mois. Plusieurs soupçonnent la Russie d’être responsable de ces dommages dans un contexte de guerre hybride qu’elle mènerait contre l’Occident.

 

1. Que se passe-t-il?

Une douzaine de câbles en mer Baltique ont été abîmés depuis octobre 2023. Le cas le plus récent est celui d’un câble de fibre optique reliant la Lettonie et l’île de Gotland, en Suède, endommagé le 26 janvier. La Suède a ouvert une enquête pour sabotage aggravé.

L’année dernière, au moins quatre autres événements de la sorte ont été signalés.

Selon l’Association européenne des câbles sous-marins, les bris accidentels ne sont pas rares. Il se produit entre 150 et 200 avaries chaque année. La fréquence et la concentration des incidents survenus ces derniers temps dans la Baltique renforcent toutefois les soupçons selon lesquels il ne s’agit pas d’accidents.

Certains cas, comme celui du pétrolier Eagle S, qui serait responsable de la rupture de cinq câbles, un électrique et quatre de télécommunications, reliant la Finlande et l’Estonie le 25 décembre, soulèvent bien des doutes. Selon les enquêteurs finlandais, le navire, qui bat pavillon des îles Cook, aurait traîné une ancre sur une centaine de kilomètres le long du fond marin, supposément par oubli.

Une explication qui laisse perplexes les observateurs, qui ne croient pas qu’un navire puisse traîner une ancre sur une aussi longue distance sans s’en rendre compte.

 

 

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La mer Baltique est bordée par huit pays membres de l’OTAN et par la Russie. Avec l’adhésion de la Finlande (en 2023) et de la Suède (en 2024) à l’Alliance, la Baltique est devenue une mer de l’OTAN, estiment certains analystes.

Les infrastructures sous-marines sont d’une importance capitale. Les câbles électriques et les pipelines permettent l’approvisionnement énergétique tandis que les réseaux de fibre optique assurent environ 95 % des transferts de données dans le monde, dont des transactions financières qui représentent des milliards de dollars.

 

2. Pourquoi soupçonne-t-on les Russes?

Les services de renseignement de plusieurs pays riverains soupçonnent le Kremlin d’être responsable d’attaques délibérées contre les câbles sous-marins en utilisant sa flotte fantôme de vieux pétroliers mal entretenus, que la Russie emploie pour continuer à exporter du pétrole en violation des sanctions internationales.

L’Eagle S, le pétrolier suspecté d'avoir endommagé un câble électrique sous-marin le 25 décembre, fait partie de cette flotte. Il était équipé de dispositifs spéciaux de transmission et de réception qui ont été utilisés pour surveiller l'activité navale, rapporte Lloyd’s List, une revue britannique spécialisée en transport maritime, qui souligne qu’il est anormal qu’un navire marchand possède un tel équipement de haute technologie.

 

Un pétrolier dans la brume.
Le pétrolier Eagle S aurait endommagé le câble sous-marin, selon les autorités finlandaises. PHOTO : VIA REUTERS / PETE AARRE-AHTIO / ILTA-SANOMAT
 

Depuis les sanctions imposées à la Russie après l’invasion de l’Ukraine, le trafic maritime a augmenté exponentiellement en mer Baltique, puisque ces bateaux, au nombre d'au moins 450 selon le décompte de Lloyd’s List, se rendent aux ports russes situés sur cette mer.

Les exportations totales de produits pétroliers via les ports de Primorsk, de Vysotsk, de Saint-Pétersbourg et d'Oust-Luga, en mer Baltique, ont atteint 61,96 millions de tonnes en 2024.

Il est difficile d’attribuer avec certitude les actes de sabotage à la Russie, mais il est évident qu’elle est impliquée, souligne au téléphone Bart Schuurman, professeur à l’Institut de sécurité et d'affaires internationales à l’Université de Leiden, à La Haye, aux Pays-Bas.

 

Peut-être qu’on manquerait de preuves pour pouvoir dire, devant un tribunal, qu’il s’agit, sans l’ombre d’un doute, de l’œuvre des Russes. Mais de nombreux indices pointent vers la Russie.

Une citation deBart Schuurman, professeur à l’Institut de sécurité et d'affaires internationales à l’Université de Leiden

 

C’est également l’avis d’Oleksander Danylyuk, expert en guerre multidimensionnelle russe au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (Institut royal des services unis pour les études de défense et de sécurité), que nous avons joint à Kiev.

Je n'ai vu aucune enquête sérieuse établissant le parrainage ou la participation de la Russie à ces opérations, reconnaît-il. Mais il n'y a aucun doute sur le fait que la Russie a l’intention de nuire à l’Occident et plus particulièrement d’attaquer les infrastructures critiques. Moscou a la capacité de mener de telles opérations, et les infrastructures sont vulnérables.

Tout cela fait de la Russie un parfait suspect, conclut-il.

 

Le président russe Vladimir Poutine devant un brise-glace.
Le président russe, Vladimir Poutine, au chantier naval Baltiysky à Saint-Pétersbourg, en Russie, le vendredi 26 janvier 2024. PHOTO : ASSOCIATED PRESS / PAVEL BEDNYAKOV

 

Il ne faut pas faire preuve d’alarmisme, estime, pour sa part, Paul Robinson, professeur à l’École supérieure des affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. On baigne actuellement dans une atmosphère de suspicion et peut-être même de paranoïa, remarque M. Robinson.

 

Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien, mais il y a une lecture sécuritaire des choses qui donne l’impression d'une stratégie centralisée et coordonnée venant directement du Kremlin, comme si quelqu’un contrôlait tout ce qui arrive, ce qui n’est pas nécessairement le cas.

Une citation dePaul Robinson, professeur à l'École supérieure des affaires publiques et internationales de l'Université d’Ottawa

 

 

Moscou a nié toute responsabilité dans ces incidents.

 

3. Comment réagissent l’OTAN et les Européens?

Les Européens sont inquiets. L’Estonie et la Finlande demandent notamment de trouver des solutions légales pour restreindre le passage de ces navires. Au début de l’année, l’administration Biden, aux États-Unis, et l’Union européenne ont imposé de nouvelles sanctions contre des pétroliers et méthaniers présentés comme faisant partie de la flotte fantôme de Moscou.

Pour sa part, l’OTAN a mis en place en janvier une nouvelle mission, Sentinelle de la Baltique, chargée de patrouiller plus intensément dans le secteur. Des bateaux, des drones et des avions surveillent le mouvement de navires en mer Baltique.

 

Nous sommes profondément préoccupés par les actes, qu'ils soient négligents ou malveillants, qui endommagent ou menacent le fonctionnement des infrastructures sous-marines critiques. Nous condamnons fermement les actes de sabotage visant ces infrastructures.

Une citation deExtrait du communiqué de l’OTAN du 14 janvier 2025

 

L’OTAN n’hésite pas à montrer du doigt la Russie, mentionnant que sa soi-disant flotte fantôme [...] menace l'intégrité des infrastructures sous-marines.

 

 Keir Starmer s'entretient avec les membres de l'équipage dans la salle de contrôle.
Le premier ministre britannique Keir Starmer (au centre) lors de sa visite du cuirassé HMS Iron Duke, le 17 décembre 2024 à Tallinn, en Estonie, en marge du sommet des dirigeants de la Force expéditionnaire interarmées. PHOTO : GETTY IMAGES / LEON NEAL

La Force expéditionnaire interarmées (dont font partie plusieurs pays de la région), a également annoncé qu’elle renforçait sa surveillance des infrastructures sous-marines de la mer Baltique.

 

4. Quel est l’objectif russe?

Le sabotage en mer Baltique ferait partie d’une guerre hybride que mène la Russie contre les Européens, estiment les analystes.

Cyberattaques, incendies criminels, vandalisme et campagnes d'influence dans un contexte d’élections sont tous des exemples de ce que l’on appelle la guerre hybride ou guerre de l’ombre.

Bart Schuurman a recensé des dizaines d'incidents de ce type survenus ces dernières années et qui portent la marque des services de renseignement russes, dont des actes de vandalisme, des incendies criminels et des entrées par effraction dans des installations d'approvisionnement en eau.

 

 
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Trois tendances se dégagent de ces données, estime le chercheur.

D’abord, le nombre d’incidents est en augmentation. Ensuite, ils deviennent plus graves, comme le montre la tentative d’assassinat du PDG de Rheinmetall, un fabricant d’armement allemand, déjouée par les services de renseignements américains en juillet 2024, et qui a été attribuée à des agents russes.

Enfin, ils s’approchent de plus en plus de l’Occident. Alors qu’en 2022, les méfaits ont eu lieu dans les pays baltes et en Pologne, à proximité de la frontière russe, en 2024, la France et l’Allemagne ont été ciblées, note M. Schuurman.

 

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Nous sommes témoins de sabotages, de complots d'assassinat, d'incendies criminels. Nous sommes témoins de choses qui ont un coût en vies humaines, a déclaré à la presse un haut responsable de l'OTAN, cité par CNN, après la découverte du complot contre le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger. Nous sommes témoins d'une campagne d'activités de sabotage secrètes de la part de la Russie qui ont des conséquences stratégiques, a-t-il poursuivi.

Selon les services de renseignement de plusieurs pays occidentaux, ces attaques seraient l’œuvre des services de renseignement militaires russes, pour tenter de dissuader les Occidentaux de continuer à aider Kiev. Elles viseraient également à tester les capacités de réaction de l’OTAN et à semer la discorde entre ses États membres.

L’objectif principal est de saper le soutien public et politique à l’Ukraine et de signaler l’ampleur des destructions que la Russie est prête à provoquer pour y parvenir, selon Bart Schuurman.

 

Ce que cherche la Russie, ce n'est pas seulement de faire des dégâts, mais de créer le chaos au sein des pays occidentaux pour ainsi porter au pouvoir des dirigeants qui sont à ses ordres, que ce soit grâce à des élections, ou par la violence politique.

Une citation deOleksander Danylyuk, du Royal United Services Institute for Defence and Security Studies

 

5. Vers une guerre ouverte?

Les services de renseignement de plusieurs pays sont sur le qui-vive. Ils craignent que la fin éventuelle du conflit en Ukraine ne libère des ressources que la Russie pourrait employer ailleurs. Dans leur rapport annuel, publié en février, les services secrets lettons soutiennent que la Russie est déjà en train d’engager une confrontation directe avec l’Occident.

Bart Schuurman redoute que ces attaques soient une répétition avant un affrontement plus sérieux.

Beaucoup de ces activités ne sont pas du sabotage en elles-mêmes, mais plutôt des préparatifs de sabotage, observe-t-il. Cela envoie un signal : nous pouvons vous atteindre dans vos points les plus vulnérables et qui sait ce que nous avons fait ou ce que nous pourrions faire à l’avenir.

 

Les ruines d'un bâtiment après un incendie.
Une usine de Diehl Metal Applications qui fabrique des systèmes de défense aérienne expédiés en Ukraine a été ravagée par un incendie attribué à la Russie, le 4 mai 2024. PHOTO : GETTY IMAGES / SEAN GALLUP

 

D’autant plus que le passage constant de cette flotte fantôme permet à la Russie de cartographier l’emplacement des câbles sous-marins. Les Russes savent exactement où se trouvent les câbles, et, à l'avenir, ils auront facilement accès à cette infrastructure sous-marine vulnérable, ajoute le chercheur.

L’OTAN avait déjà révélé, en 2023, que la Russie cartographiait activement les infrastructures critiques des alliés de l’Ukraine, tant sur terre que sur les fonds marins, ce qui pourrait éventuellement lui permettre de les cibler.

La flotte fantôme n’est pas la seule montrée du doigt. Les États-Unis ont détecté une augmentation de l’activité autour des principaux câbles sous-marins européens, qui serait le fait d’une unité militaire russe composée de navires de surface, de sous-marins et de drones navals, le GUGI, selon son acronyme russe.

Des incidents ont également eu lieu en mer du Nord. En janvier, le ministre de la Défense britannique, John Healey, a révélé que la marine royale surveillait un bateau-espion russe, le Yantar, soupçonné de recueillir des renseignements et de cartographier les infrastructures sous-marines du Royaume-Uni. John Healey a déclaré qu’il s’agissait d’un autre exemple de l’agression croissante de la Russie. C’était la deuxième fois que le navire était repéré en eaux britanniques ces derniers mois.

L’ambassade russe à Londres a rejeté ces allégations. La Russie soutient que le Yantar est un bateau de recherche océanique.

 

Les deux navires.
Les garde-côtes suédois ont saisi le 26 janvier 2025 le navire Vezhen, soupçonné d'avoir saboté un câble à fibre optique reliant la Suède à la Lettonie. PHOTO : GETTY IMAGES / JOHAN NILSSON

 

Il faut relativiser ces craintes, estime Paul Robinson. Il est vrai que les Russes ont un service d'espionnage très actif et qu’il y a eu des gestes tels que la tentative d’assassinat de l'ancien espion russe Sergueï Skripal, survenue en mars 2018, à Londres.

Mais élever tout cela au rang d’une campagne de guerre hybride coordonnée est peut-être aller trop loin, estime le chercheur, qui rejette d’ailleurs ce terme, trop vague, selon lui.

Il existe une importante industrie qui gagne sa vie en révélant des menaces de guerre hybride, et ils auront donc naturellement tendance à décrire les choses de cette façon, mais il faut procéder avec précaution et prendre chaque cas séparément, souligne-t-il.

Les gestes que vous pensez faire pour votre propre défense peuvent être interprétés comme de l’agression par l'autre partie, remarque M. Robinson.

Il serait toutefois important que l’Europe trace ses lignes rouges à ne pas franchir, estime Bart Schuurman. Nous [les Européens] avons eu de nombreuses discussions sur les lignes rouges russes, illustre-t-il. Bien sûr, nous devons être très prudents pour éviter une escalade nucléaire. Mais quelles sont nos lignes rouges? Nous n'en avons aucune.

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