Déjà divisée sur la continuité et la forme de l’aide à l’Ukraine, l’Union européenne cherche encore quelle attitude adopter face aux prétentions répétées de c sur l’île de glace danoise. Pourtant, la défense de la souveraineté territoriale du Groenland est une autre occasion pour l’Union européenne (UE) de montrer son utilité. Saura-t-elle la saisir? Pire encore, ses moyens seront-ils suffisants? Dans les deux cas, les premiers signes ne sont guère encourageants.
Cette semaine, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l'Espagne et le Royaume-Uni se sont joints au Danemark pour publier un communiqué rappelant la souveraineté territoriale et l’inviolabilité des frontières du Groenland, partie du Danemark, membre de l’OTAN.
Pas de quoi ébranler la prédation de Trump sur cette île peuplée d'un peu plus de 55 000 personnes, majoritairement des Inuit.
En coulisses, plusieurs députés européens de haut rang ont cependant affirmé qu'ils pourraient bloquer la mise en œuvre de l'accord commercial entre l'UE et les États-Unis si Washington ne renonce pas à ses déclarations sur l'annexion du territoire danois. Ils considèrent désormais les menaces de Trump concernant le Groenland comme une rupture politique directe ayant des conséquences sur le commerce.
Toutefois, cette menace de couper l’accès du marché européen aux États-Unis se concrétisera-t-elle vraiment?
Une union mollassonne?
Le premier ministre polonais, Donald Tusk, a beau rappeler qu’une Europe faible et divisée ne sera prise au sérieux ni par ses ennemis ni par ses alliés, en appelant l’Europe à croire en sa propre force, à poursuivre son réarmement et à rester unie comme jamais auparavant, il reste que ce ne sont que des mots et non des actions concrètes devant le potentiel envahisseur américain.
Espérant encore un soulèvement uni des Européens contre les sauvages prétentions américaines, des politiciens danois réclament encore le déploiement de troupes allemandes et françaises au Groenland pour dissuader les États-Unis.
Le député conservateur danois Rasmus Jarlov a déclaré qu'il serait judicieux d'accueillir les alliés afin que le prix d'une invasion militaire pour les Américains soit extrêmement élevé. Le dirigeant de gauche Pelle Dragsted a renchéri : Nous devons clairement faire comprendre qu’il s’agirait d’un conflit armé et que les Américains ne peuvent pas simplement faire atterrir un hélicoptère à Nuuk et hisser le drapeau américain.
Face à ces palabres, le général français Nicolas Richoux, ancien commandant de la 7e brigade blindée et ancien attaché de défense à Berlin, estime qu’il faut en effet envoyer d’urgence des renforts européens au Groenland comme force de réassurance et de dissuasion.
Ils n’oseront pas tirer sur leurs alliés, et s’il y a tir, c’est qu’il y aura eu attaque, l’infamie sera sur les É.-U., comme le Japon après Pearl Harbor, a-t-il déclaré cette semaine.
Parlant de tirer les premiers, face aux menaces de plus en plus explicites de Donald Trump, le Danemark a d’ailleurs ressorti une directive datant de 1952, issue de la guerre froide : en cas d’invasion du territoire groenlandais, les soldats danois doivent ouvrir le feu immédiatement, sans attendre d’instructions de Copenhague ni même une déclaration de guerre formelle. Une directive réaffirmée par le ministère danois de la Défense, cette semaine, qui veut lancer un signal dissuasif clair adressé à Washington.
Le Danemark, seul contre Trump?
Pas étonnant que le Danemark redouble d’ardeur pour se défendre comme un beau diable. Il intensifie ainsi son offensive diplomatique des deux côtés de l'Atlantique afin de rallier davantage le soutien des pays de l'Union européenne et de convaincre les législateurs américains que Copenhague n'a pas l'intention de renoncer au Groenland.
À Washington cette semaine, l'envoyé du Danemark aux États-Unis, Jesper Møller Sørensen, et le représentant du Groenland, Jacob Isbosethsen, ont continué de faire pression sur les législateurs au Capitole dans l'espoir (ténu?) d’empocher l'opposition du Congrès à une prise de contrôle hostile du Groenland.
Un effort louable, certes, alors que Trump campe sur ses positions et que le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, doit rencontrer des responsables danois la semaine prochaine pour discuter du sort de l'île.
Mettre les Américains dehors?
Donald Trump répète : Nous serons toujours là pour l'OTAN, même si elle ne sera pas là pour nous. Il semble oublier toutefois que la seule fois où le fameux article 5 du traité de l'Atlantique Nord a été invoqué, c’était pour donner un coup de main aux Américains, à la suite des attentats de septembre 2001.
Face aux menaces expansionnistes de Trump, que pourrait bien faire l’Union européenne?
Il y a actuellement 31 bases permanentes et 18 bases militaires dans toute l'Europe avec un contingent non négligeable d’environ 84 000 militaires et des commandements principalement en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni. Alors, pourquoi ne pas menacer de virer les Américains du continent?
Ça serait très compliqué, surtout parce que l'Europe dépend tellement des États-Unis, explique Elisabeth Gosselin-Malo, correspondante européenne pour le magazine spécialisé Defense News.
Si on parlait d'une annexion du Groenland qui, dans le fond, allait à l'encontre de l'article 5, peut-être que là, vraiment, il y aurait des mesures plus dramatiques, mais je ne vois pas l'Europe étant comme la première qui prendrait cette décision-là.
Il est vrai que la base industrielle de la défense européenne est très fragmentée. Chaque pays, malgré le fait qu'il soit uni par l'OTAN, uni par l'Union européenne, fait un peu cavalier seul, car chacun décide de son budget et de ses priorités, souvent différentes d’une nation à l’autre.
Pendant des décennies, il n'y a pas eu assez d'argent qui a été mis dans le réarmement, ajoute Elisabeth Gosselin-Malo, donc aujourd'hui, il y a des pays qui n'ont pas le choix de dépendre des États-Unis parce qu'ils n'ont pas assez de budget.
Pourtant…
Avec près de 18 000 milliards d'euros de PIB en 2024 (près de 30 000 milliards $ CA), l'Union européenne à 27 est la deuxième puissance économique mondiale derrière les États-Unis (25 600 milliards d'euros [plus de 41 000 milliards $ CA] – estimés par le FMI, soit environ 26 % du PIB mondial), mais devant la Chine (17 800 milliards d'euros [près de 29 000 milliards $ CA] en 2024, selon des estimations officielles du Bureau national des statistiques).
L’Union européenne est aussi une puissance financière avec l'euro, qui est la deuxième monnaie de réserve des banques centrales du monde entier.
Toutefois, elle a beau abriter 450 millions d'habitants (la Russie en a 144 millions, les États-Unis, 348 millions), son budget militaire n’est que de 450 milliards de dollars américains (plus de 600 milliards $ CA), si on inclut celui du Royaume-Uni. C’est moins de la moitié de celui des Américains. Trump voudrait en plus le faire passer de 1000 milliards à 1500 milliards de dollars US.
Cette Union européenne est un tigre de papier, déplorait cette semaine l’éditorialiste de Libération, Jean Quatremer. Nous avons 27 armées. Si on les additionne, ça semble être important… sauf que nous avons 27 chars différents, donc en gros, nous ne sommes pas intégrés. Aujourd'hui, on n'aurait pas la capacité en tant qu'Union européenne de mener une guerre sans les Américains.
Pas de capacités de commandement uni ni de capacités de renseignement ou encore logistiques : Jean Quatremer rappelle que l’UEdoit louer des avions pour transporter ses militaires à l'étranger. C'est ça, la réalité, on n'a pas les capacités de défense antimissiles, on ne peut pas mener une guerre.
Un espoir de coup de pouce?
Il reste que, paradoxalement, Donald Trump pourrait donner un coup de pouce à cette unité européenne.
Vu la réaction des partis et des populistes d’extrême droite sur le Vieux Continent (Meloni en Italie, Orban en Hongrie, Le Pen en France, Nigel Farage au Royaume et consorts), le président américain qui veut voir éclore davantage de partis et de disciples MAGA (ou plutôt MEGA, Make Europe Great Again) en Europe a créé des malaises au sein de cette nébuleuse.
Par son intervention militaire au Venezuela, d’abord, mais surtout par ses prétentions sur le Groenland ensuite, Trump a été la cible de critiques (voilées, mais quand même éloquentes) de ceux qui s’inspirent du mouvement des casquettes rouges.
Ces partis qui sont loin, et c'est un euphémisme, d’être pro-Europe pourraient bien perdre des plumes dans l’opinion publique européenne (entendez les électeurs), parce que trop collés sur le trumpisme.
Le sentiment de rassemblement derrière le drapeau européen face à la menace américaine contre le Groenland pourrait créer un ressac anti-extrême droite et donc raffermir une idée continentale forte contre l’agresseur MAGA.
L’Union européenne à la croisée des chemins, faute de moyens militaires, mais forte d’une nouvelle fierté de défense retrouvée? L'avenir le dira. Mais c’est toujours ça de pris.