La situation dans le golfe Persique évolue rapidement, la riposte iranienne aux frappes menées conjointement par Israël et les États-Unis faisant craindre un embrasement dans toute la région. Que faut-il retenir des deux premiers jours d'hostilités? Tour d'horizon en compagnie de plusieurs experts.
Que s’est-il passé?
Les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre la République islamique d’Iran samedi, tuant plusieurs hauts responsables du régime ainsi que le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, ainsi qu'au moins 555 personnes, selon un bilan préliminaire annoncé le 2 mars par le Croissant-Rouge.
La République islamique a riposté en lançant des missiles et des drones sur plusieurs pays voisins, notamment les monarchies du Golfe, qui abritent des bases militaires américaines.
L'Iran a également visé des infrastructures civiles, dont des aéroports. Plusieurs personnes ont perdu la vie, et il y a des dégâts, pour l’instant relativement limités.
Israël est également ciblé avec force. Des missiles ont touché plusieurs villes israéliennes et fait une dizaine de morts et des blessés.
Trois soldats américains ont perdu la vie et cinq autres ont été grièvement blessés depuis le début de l'opération contre l'Iran, a annoncé dimanche Washington.
Au troisième jour de l'offensive américano-israélienne contre l'Iran, Israël a frappé des cibles du Hezbollah dans différentes localités du Liban, en réponse à des tirs de projectile qui ont déclenché les sirènes d'alerte aérienne dans plusieurs zones israéliennes dans la nuit de dimanche à lundi.
Quelles sont les raisons de cette attaque israélo-américaine?
L’attaque intervient alors que les États-Unis étaient engagés dans un cycle de négociations autour du démantèlement du programme nucléaire iranien.
Les pays occidentaux et Israël soupçonnent l'Iran de vouloir se doter de l'arme nucléaire avec un stock d'uranium enrichi, ce que Téhéran a toujours démenti. Des négociations avaient eu lieu en Suisse et à Oman, pays qui agissait comme médiateur.
Pour Éric Ouellet, professeur au Département des études de la défense du Collège militaire royal canadien, les Iraniens n’ont pas compris que le démantèlement de leur programme nucléaire n’était pas l’objet des négociations, mais une condition préalable à ces dernières.
Le 19 février dernier, Donald Trump avait lancé un ultimatum à l’Iran en manifestant des signes d’impatience.
Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, souligne l’influence israélienne, dans un scénario proche de celui qui avait conduit Donald Trump à soutenir Benyamin Nétanyahou lors de la guerre des 12 jours en juin 2025.
Les alliés avaient alors visé et détruit des infrastructures nucléaires en Iran.
Le ministre omanais disait être proche d’un accord. On peut penser qu’Israël a un peu forcé la main de Trump.
Une citation dePascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques
Hanieh Ziaei, membre de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, situe cette intervention dans une séquence qui remonte à 2020, année marquée par l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani, lors d’un raid à Bagdad.
Ensuite, il y a eu la guerre de 12 jours. Nous sommes à présent à l'étape d'une liste de personnes et de sites très ciblés : installations militaires, nucléaires et symboles de l’État, note-t-elle.
Dès le mois de janvier, les États-Unis renforçaient leur capacité militaire dans la région, envoyant notamment le porte-avions USS Abraham Lincoln dans le Golfe.
Quels sont les objectifs poursuivis par Israël et les États-Unis?
La réponse n’est pas claire, même si Donald Trump évoque un changement de régime en invitant la population iranienne, qui a subi une sanglante répression de la part du régime islamique en janvier, à saisir l’occasion d’un affaiblissement du pouvoir pour s’en emparer.
Thomas Juneau, professeur à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales à l'Université d'Ottawa, invite toutefois à faire une distinction entre victoire tactique et stratégique.
En raison de l’équilibre des forces militaires sur le terrain, un succès tactique était prévisible. Il se traduit par l'assassinat du guide suprême et de plusieurs hauts responsables du régime, l'affaiblissement des défenses antiaériennes de l’Iran, la destruction d’installations militaires.
Une citation deThomas Juneau, professeur à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales, Université d'Ottawa
Cependant, rien ne garantit que ces victoires à court terme conduisent à un renversement du régime, insiste-t-il.
Il ne s’agit pas de renverser une monarchie, mais un système soudé autour d’une idéologie, capable de se maintenir en continuant à réprimer la population, rappellent aussi d'autres experts. Une intervention militaire aérienne n'a jamais été suffisante pour renverser un régime, observe Pascal Boniface.
Combien de temps va durer la guerre?
Israël et les États-Unis ne sont pas alignés sur les objectifs. Benyamin Nétanyahou pourrait vouloir aller jusqu'au bout avec cette opération, ce qui est plus difficile à assumer pour Donald Trump.
Si le premier ministre israélien a largement l’appui de la population et de la classe politique de son pays, y compris l’opposition, pour mener ses attaques, le président américain joue plus gros avec cette décision prise sans l’accord du Congrès américain.
Le souvenir de l'invasion américaine en Irak en 2003 est encore dans toutes les mémoires et une partie de sa base rejette l'interventionnisme. Cette opération pourrait de plus entraîner une hausse des prix du pétrole, ce qui enverrait un mauvais signal à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre 2026.
Donald Trump pourrait se satisfaire de l’élimination du guide suprême pour revendiquer une forme de victoire symbolique de court terme, indique Julien Tourreille, chercheur en résidence à l’observatoire sur les États-Unis, à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.
Pour Éric Ouellet, tout va dépendre de la réaction iranienne. Y aura-t-il un guide suprême plus ouvert à la négociation avec les Américains? C’est difficile à dire, souligne-t-il.
Dimanche, le président américain a dit s'attendre à ce que l'opération américaine contre l'Iran dure quatre semaines ou moins, sans fournir de détails sur son plan.
Pourquoi l'Iran attaque-t-il les pays voisins?
L’Iran a riposté aux attaques en frappant à son tour sur plusieurs fronts, visant des infrastructures militaires, mais aussi civiles chez les alliés arabes des États-Unis dans la région.
La stratégie est claire : l’Iran veut infliger un coup aux partenaires des États-Unis dans la région pour qu’ils demandent à leur allié de cesser l’opération militaire, constate Thomas Juneau.
Cependant, le calcul ne fonctionne pas vraiment, selon lui. D’une part, parce que les défenses antiaériennes des Américains et de leurs partenaires régionaux parviennent à arrêter la vaste majorité des attaques. D’autre part, parce que ces États, qui pour certains cultivaient des relations diplomatiques avec l’Iran, sont furieux de ces frappes, ce qui les rapproche de la position américaine.
Les Émirats arabes unis ont par exemple prévenu que s’ils étaient encore attaqués, ils passeraient d’une posture défensive à une posture offensive.
Hanieh Ziaei s’inquiète de voir l’Iran entrer dans une phase de vengeance, dont les civils iraniens, non armés, pourraient faire directement les frais. Les perturbations régionales risquent de fragiliser le processus menant à d’éventuelles futures négociations diplomatiques, et à une transition vers le système parlementaire et démocratique voulu par le peuple iranien, estime-t-elle.
Éric Ouellet note des possibilités d’attentats iraniens en sol américain, le FBI est en état d’alerte maximale en ce moment.
Comment réagissent la Chine et la Russie?
Pour Thomas Juneau, les événements mettent en évidence les limites de l’influence chinoise et russe dans la région, la solitude de l’Iran et la poursuite de la domination militaire américaine au Moyen-Orient.
La Russie et la Chine ont fait des communiqués de presse. Les deux pays vendent un peu d’armes à l'Iran et vont certainement continuer à le faire. Mais, en fin de compte, ils ne sont pas des joueurs importants dans l’équation.
Une citation deThomas Juneau, professeur à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales à l'Université d'Ottawa
Ce type d’opération, peut-être encore plus que celle qui s’est traduite par la capture du président Maduro en début d’année, fait la démonstration de la puissance militaire incomparable des États-Unis, indique Julien Toureille.
Cette opération envoie un message de supériorité à des puissances comme la Chine et la Russie, et pourrait aussi, à plus long terme, encourager une course aux armements.
Une citation deJulien Tourreille, chercheur en résidence à l’observatoire sur les États-Unis, à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.
Du côté des pays européens, les dirigeants allemands, français et britanniques se sont dits prêts à des actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire à la source les capacités militaires de Téhéran.
En voyage diplomatique à New Delhi, le premier ministre Mark Carney a soutenu que le Canada ne prendra pas part au conflit en cours au Moyen-Orient, tout en disant appuyer les frappes.
Quels sont les effets de ces attaques sur le prix du pétrole?
L’influence des attaques sur le prix du baril du pétrole est un paramètre important. Des tarifs à la hausse pourraient tempérer l’engagement du président américain, qui devra faire face aux électeurs dans quelques mois.
Dans un scénario de guerre à long terme, les prix du pétrole augmentent beaucoup et pendant longtemps, rappelle Thomas Juneau.
Les prix du pétrole ont flambé de 13 % lundi à l'ouverture des marchés. En soirée dimanche, le baril de Brent de la mer du Nord avait gagné 13 % à plus de 80 $ le baril, selon Bloomberg News.
Les incertitudes entourant la circulation des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, qui relie le golfe Persique à l’océan Indien et par lequel transite un cinquième de la production mondiale de brut, pourraient entretenir davantage cette flambée.
Le commerce maritime dans le détroit d'Ormuz est pour l'instant paralysé.