L'onde de choc provoquée par l’attaque israélo-américaine qui a entraîné la mort du guide suprême iranien le 28 février dernier n’était pas une opération improvisée. Le Mossad et la CIA y travaillaient depuis de nombreuses années.
TEL-AVIV, Israël - Il y a deux semaines, en moins d’une minute, le guide suprême et 40 membres du leadership iranien ont été rayés de la carte par une attaque militaire foudroyante. Or, ces secondes ont pris bien plus de temps à préparer, selon Raphaël Jerusalmy, un ancien officier du renseignement militaire israélien.
Depuis des années et des années, la CIA et le Mossad ont amassé des tonnes et des tonnes de renseignements, ont construit des banques de données et des banques de cibles en Iran. Il fallait attendre l'occasion en or, raconte M. Jerusalmy. Ce moment précis, c’est celui de la possibilité et de la certitude d'éliminer le guide suprême à une certaine heure, à une certaine date, et qui a enclenché la grande offensive qui a conduit à la mort d’Ali Khamenei.
Je ne pense pas qu'il existe une autre armée capable de mener une opération comme celle que les Israéliens ont mise au point cette année, estime Amos Yadlin, ancien directeur de l’Aman, les services secrets militaires israéliens.
La technologie au service du renversement de leadership
Une telle précision est aussi passée par le piratage de données et par l’intelligence artificielle (IA). En collaboration avec la CIA, le Mossad israélien a ainsi réussi à pirater et à analyser, il y a quelques années, le système de caméras de circulation en Iran.
Ils ont alors découvert qu'une caméra en particulier était orientée de telle manière qu'elle montrait l'endroit où les membres de l'équipe de sécurité d'Ali Khamenei garaient leurs voitures. Avec de tels indices colligés année après année, ils ont pu quadriller le quartier Pasteur de Téhéran, où se trouvait le complexe du guide suprême et du pouvoir iranien.
Le 28 février, le Mossad et la CIA ont brouillé le réseau de communications autour des infrastructures et ont ensuite lancé l’offensive.
C’est le genre de faille analysée en profondeur et exploitée par Israël, selon Gil Messing, directeur du personnel de l'entreprise en cyberdéfense Check Point. Le Mossad et la CIA ont ainsi travaillé main dans la main en vue de l'élimination du leadership iranien.
C’est comme une course entre un chat et une souris : celui qui arrive dans le trou du mur est celui qui peut entrer en premier, explique M. Messing, un jeune quadragénaire qui a des antennes dans la plupart des pays.
Signe qu’une guerre entre deux pays prend désormais une tout autre dimension, loin du traditionnel champ de bataille, M. Messing estime qu'il est moins coûteux d'envoyer un soldat numérique dans le réseau de quelqu'un que d'envoyer quelqu'un physiquement sur le terrain. Dans tous ces conflits, la cyberguerre constitue un front très important et, en réalité, même lorsque la guerre prend fin, les activités offensives dans le cyberespace ne font que s'intensifier.
Gil Messing, de Check Point Software Technologies, une société multinationale de cyberdéfense basée en Israël.
Photo : Radio-Canada / Ozgur Kizilates
Mais surtout, le succès d'une opération de piratage est souvent le résultat d’une faiblesse de l’adversaire. De manière générale, les caméras de sécurité sont extrêmement populaires et largement utilisées, mais plus elles sont utilisées, moins les gens prêtent attention aux questions de sécurité qui s'y rapportent, explique Gil Messing.
Par exemple, dit cet expert en cyberdéfense, les gens ne changent pas le mot de passe de leur caméra, qui est livrée avec un mot de passe par défaut. Il s'agit généralement d'un mot de passe très simple, et si vous le connaissez, vous pouvez y accéder facilement.
Amos Yedlin, qui est aussi un ancien pilote de chasse qui a servi pendant 33 ans dans l’armée israélienne, pense que le savoir-faire de son pays dans le domaine de l’espionnage n’est plus à démontrer. Je pense que quiconque analysera cette campagne comprendra l'importance du renseignement dans ces guerres.
Il en donne pour preuve la capacité de renverser les dirigeants du Hamas, du Djihad islamique et du Hezbollah, qui leur a apporté une certaine expérience dans ce domaine.
Le renseignement, ce n'est pas un espion qui vous appelle au téléphone. Il peut s'agir de satellites, de cybersécurité ou encore de sources humaines, que l’on fusionne de manière très précise et unique et qui pénètrent les défenses de l'ennemi.
Une citation deAmos Yadlin, ex-chef des services secrets militaires israéliens
Un savoir-faire en espionnage
En septembre 2024, par exemple, Israël a piégé des milliers de téléavertisseurs du Hezbollah avec de petits explosifs qui ont détonné simultanément, faisant au moins 42 morts et des milliers de blessés. Toutefois, selon Amos Yadlin, le piratage de données n'est qu'une des nombreuses facettes des opérations dans cette guerre contre l’Iran.
S'ils survivent à cette guerre après que les États-Unis et Israël les ont attaqués et si le régime ne tombe pas, même s'ils perdent une grande partie de leurs capacités – leurs capacités nucléaires, leurs capacités en matière de missiles balistiques –, leur base industrielle militaire sera détruite, affirme l'ex-chef des services secrets militaires israéliens.
Cela ouvrirait alors la voie à un changement de régime, selon Israël, qui permettrait d’avoir de meilleures relations entre les deux pays et, par ricochet, dans l’ensemble de la région. Cependant, si le passé est garant de l’avenir, le changement de régime ne peut venir que de frappes militaires extérieures.
La balle est dans le camp des Iraniens, selon Raphaël Jerusalmy. Ils doivent changer de régime, mais nous devons créer les conditions nécessaires pour cela, soutient-il.
Le côté humain d’une révolution est essentiel, selon lui. Nous avons une armée dans laquelle nous pouvons puiser, celle d'opposants au régime, mais il y a aussi des taupes à l'intérieur du régime, estime cet ancien agent de liaison des services secrets militaires israéliens.
Il y a des rivalités internes qu'on peut exploiter, celles entre les généraux de l'armée régulière et celles entre les généraux des Gardiens de la révolution, qui peuvent conduire à des rivalités ou même à des règlements de comptes, qui peuvent être exploités.
L'intelligence artificielle au service de l’espionnage
L'IA rend les choses bien plus dangereuses, bien plus sophistiquées et bien plus insaisissables, selon Gil Messing. Elle complique la situation dans la mesure où, dans la cyberguerre en général, les défenseurs doivent réussir chaque fois à prévenir une attaque, alors que les attaquants, eux, n'ont besoin de réussir qu'une seule fois. Grâce à l'IA, leurs chances de réussite augmentent considérablement.
Raphaël Jerusalmy rappelle pour sa part l’importance des relations humaines dans le domaine de l’espionnage. En tout respect pour les algorithmes, on sait aujourd'hui que l'intuition humaine, les relations que peut avoir un agent avec une taupe ou une personne à l'étranger, sur le plan humain et direct, sont irremplaçables.
Surtout pour la suite de cette opération israélienne, qui vise aussi un changement de régime. Un changement qui devra, avant tout, venir de l’intérieur de l’Iran.