Par Hortense Goulard
C'est un petit îlot de corail, situé à une vingtaine de kilomètres des côtes iraniennes au nord du golfe Persique. L'île de Kharg est un maillon essentiel pour les exportations de pétrole iraniennes, qui fournissent des revenus précieux au régime. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient il y a deux semaines, elle avait été étonnamment épargnée par les frappes américaines et israéliennes. Vendredi soir, pour la première fois, les Etats-Unis ont toutefois lancé des frappes contre plusieurs sites militaires sur l'île, mais en préservant les installations pétrolières.
« J'ai choisi de ne pas détruire les infrastructures pétrolières de l'île », a affirmé Donald Trump, avant que l'agence de presse iranienne Fars confirme qu'aucune installation pétrolière n'avait été endommagée. Le président américain se garde cependant la possibilité de les frapper « si l'Iran, ou quiconque d'autre, venait à faire quoi que ce soit pour entraver le passage libre et sûr des navires dans le détroit d'Ormuz ».
La porte de sortie du pétrole iranien
Avec une capacité maximum de 4 millions de barils par jour environ, l'île de Kharg voit transiter 90 % des exportations de pétrole iraniennes. « L'an dernier, les exportations iraniennes étaient de 1,6 million de barils par jour, explique Homayoun Falakshahi, analyste chez Kpler. Cette année, elles atteignent 1,56 million de barils par jour en moyenne. »
« Les chargements ont un peu ralenti ce mois-ci par rapport à février, mais c'est surtout parce que l'Iran avait accéléré ses exportations en février pour se préparer à la guerre », poursuit l'analyste. Contrairement aux exportations en provenance d'Irak, du Koweït, d'Arabie saoudite ou des Emirats arabes unis, qui sont bloquées dans le golfe Persique faute de pouvoir franchir le détroit d'Ormuz, les exportations iraniennes passent le cap sans problème.
Un seul port en dehors du golfe Persique
Pour le régime iranien, l'île de Kharg représente donc une source cruciale de revenus pétroliers. Sans ses terminaux, il lui serait impossible d'exporter la même quantité d'or noir, en particulier en direction de la Chine, qui achète plus de 80 % du pétrole brut iranien. Même si l'Iran dispose de quelques voies qui lui permettraient d'exporter sans passer par l'île.
« Il y a un chargement qui a été fait au début du mois à partir du port de Djask, poursuit Homayoun Falakshahi. C'est le seul port dont dispose l'Iran en dehors du golfe Persique, sur le golfe d'Oman. Il a été construit pour pouvoir contourner le détroit si besoin. Historiquement, c'est le deuxième chargement depuis ce port seulement », après un premier essai en 2024, au moment d'attaques irakiennes.
Mais pour arriver à ce port, le pétrole brut doit d'abord transiter par un oléoduc, dont la capacité n'atteint actuellement que 350.000 barils de pétrole par jour. D'autres petits terminaux, sur l'île de Sirri et de Lavan, servent à exporter la production pétrolière offshore du pays. Mais ni l'un ni l'autre de ces terminaux ne saurait se substituer à l'île de Kharg.
Pas d'attaques américaines ni israéliennes
Face à cette vulnérabilité du régime iranien, pourquoi les forces américaines et israéliennes restent-elles encore sur la réserve ? Selon JP Morgan, une frappe sur les infrastructures pétrolières de Kharg pourrait forcer l'Iran à diviser par deux sa production d'or noir. « Avec une production de près de 3,3 millions de barils par jour et des exportations autour de 1,5 million de barils par jour, la moitié de la production nationale serait à risque si le terminal reste hors service », écrivent les analystes dans une note.
Mais une telle attaque pourrait effrayer encore davantage les marchés financiers et faire grimper le baril de pétrole à des niveaux jamais vus depuis le début de la guerre en Ukraine. Une perspective qui fait réfléchir à deux fois Donald Trump, tant une nouvelle envolée du prix de l'essence pourrait jouer en sa défaveur lors des élections de mi-mandat en novembre.
Crainte de la réaction du marché
Pour l'instant, les infrastructures pétrolières iraniennes ont été largement épargnées depuis le début de la guerre. Seuls quelques dépôts de carburant de la région de Téhéran ont été frappés par les forces israéliennes. Ce qui a provoqué des pluies acides, chargées de polluants noirs dans la capitale. Washington a cherché à se distancier de ces attaques.
« Si les Etats-Unis et Israël prennent l'île de Kharg ou s'ils l'attaquent, la réaction du marché serait très forte », pronostique Homayoun Falakshahi. Le prix d'un baril de pétrole pourrait s'envoler encore, bien au-delà des 100 dollars. « On pourrait perdre environ 1,5 million de barils, ce qui compterait sur le marché, même si la Chine est l'acquéreur. Et je pense que les marchés anticiperaient une riposte de l'Iran, qui pourrait cibler cette fois des installations de production dans la région. »
Jusqu'à présent, l'Iran a concentré ses attaques sur les raffineries, sans s'en prendre directement aux champs de pétrole et de gaz. En outre, une attaque de l'île de Kharg n'aurait aucun effet à court terme sur les revenus de l'Etat iranien, ajoute l'expert. « Lorsque le pétrole est chargé sur un bateau, il met entre deux et trois mois avant d'atteindre la Chine. Puis les acquéreurs ont généralement deux mois après le déchargement pour payer », précise-t-il.
Reste que des voix s'élèvent néanmoins aux Etats-Unis pour réclamer une attaque de l'île de Kharg. L'ancien envoyé spécial de la Maison-Blanche auprès de l'Ukraine, le lieutenant général Keith Kellogg, a déclaré sur Fox News qu'une invasion terrestre de l'Iran était impossible car le pays est trop grand. En revanche, « si vous prenez cette île […] vous les isolez économiquement, ils ne peuvent plus soutenir la Chine, ils ne peuvent plus soutenir la Russie », s'enthousiasme l'ancien conseiller diplomatique de Donald Trump.