Donald Trump accuse les journaux de « trahison » et veut priver les chaînes de licence, frustré par leur manque d'enthousiasme pour sa guerre en Iran.
Par Bastien Bouchaud
« Chut ! » Donald Trump a laissé libre cours à sa frustration face à Mariam Khan, une journaliste d'ABC, dans l'avion qui les ramenait dimanche de son club privé de Mar-a-Lago (Floride) où il avait passé le week-end. « Vous êtes vraiment insupportable », a-t-il tancé devant le « pool » de journalistes qui le suit dans ses déplacements.
Sa faute ? Avoir osé l'interroger sur un appel de fonds partisan utilisant une photo officielle prise au cours d'une cérémonie de rapatriement de soldats morts pour sa guerre en Iran. Donald Trump y apparaît saluant un cercueil recouvert du drapeau américain et les soldats qui l'accompagnent, une casquette blanche avec les lettres USA brodées en fil d'or vissée sur la tête.
Donald Trump est plus remonté que jamais contre la presse. La couverture médiatique de la guerre en Iran - une simple « excursion », insiste-t-il - s'approche de la « trahison », a-t-il grondé dans un message publié sur Truth. Les Iraniens « excellent à alimenter les médias Fake News qui leur en sont très reconnaissants », a-t-il accusé, avant d'encourager son administration à s'intéresser aux licences des « organes de presse corrompus et profondément antipatriotiques ».
Il n'est pas encore question de ressusciter la Commission des activités antiaméricaines à la Chambre, mais Donald Trump a déjà identifié le McCarthy de l'ère MAGA, son homme de main à la Federal Communications Commission (FCC), l'agence qui régule les ondes. Nommé à la FCC durant le premier mandat de Donald Trump en 2017, Brendan Carr en a pris la présidence dès son retour au pouvoir.
Il a rapidement rejeté toute prétention d'indépendance vis-à-vis de la Maison-Blanche, heureux d'assumer le rôle de chien de garde du trumpisme. « Les diffuseurs qui présentent des informations faussées ou déformées - également appelées fake news - ont une chance de rectifier le tir maintenant avant le renouvellement de leur licence », a menacé le patron de la FCC dans un message publié samedi sur X.
« La loi est claire. Les diffuseurs doivent exercer leurs activités dans l'intérêt général, sous peine de perdre leur licence s'ils ne le font pas », a-t-il poursuivi, en réaction à une précédente complainte où le président accusait le « New York Times », le « Wall Street Journal » et d'autres « journaux de caniveau » de « vouloir nous voir perdre la guerre ».
La loi n'est pas si claire et les licences audiovisuelles ne seront pas remises sur la table avant 2028, a corrigé sa collègue Anna Gomez, seule représentante de l'opposition démocrate à la FCC. « Ces menaces ne sont fondées ni sur la réalité ni sur le droit et ne résisteraient pas à un passage devant le juge », a-t-elle expliqué en retour lundi sur X. « L'inquiétude autour de leur effet dissuasif est quant à elle entièrement justifiée », a-t-elle poursuivi, car c'est bien là leur principal objectif.
Brendan Carr a déjà prouvé sa maîtrise des rouages de la FCC pour multiplier les points de pression sur les grandes chaînes américaines et les conglomérats qui les contrôlent sans avoir à mettre ses menaces à exécution, et toujours au service du président. Il s'est attaqué à CBS, ABC, NBC, NPR et à la BBC, parmi d'autres. Mais il n'est pas le seul au sein de l'administration à prendre prétexte du contexte de la guerre en Iran pour amplifier ses attaques contre la presse.
L'absence d'anticipation de l'administration face au risque d'une fermeture du détroit d'Ormuz, mise en exergue par un article de CNN, a ainsi donné lieu à une pseudo-leçon de journalisme du ministre de la Guerre, exaspéré face au manque d'enthousiasme des médias.
« C'est toujours ce qu'ils font : prendre le détroit en otage. CNN croit que ça ne nous a pas traversé l'esprit. C'est un reportage qui manque cruellement de sérieux. Le plus tôt David Ellison reprendra en main cette chaîne, le mieux ce sera », a doctement expliqué Pete Hegseth vendredi dernier en plein briefing sur la guerre en Iran. Le patron de Paramount se serait engagé à réaliser des changements en profondeur chez CNN pour s'assurer du soutien de la Maison-Blanche en faveur de son rachat des studios Warner.
« Comme vous le savez, il existe certains pays dont les dirigeants ne soutiennent pas la liberté d'expression. Je ne peux pas dire lesquels. Ou juste la Corée du Nord et CBS », a lâché dimanche soir Jimmy Kimmel lors de la cérémonie des Oscars. L'évolution notable de la ligne éditoriale de CBS News depuis que David Ellison a placé Bari Weiss à la tête de sa rédaction, est devenue la risée des humoristes américains, mais elle n'augure rien de bon pour CNN.
La stratégie agressive de Donald Trump montre toutefois ses limites. Le président répond aux coups de fil inopinés de journalistes sur son portable plusieurs fois par jour sans parvenir à faire taire les questions sur la nécessité de cette guerre, son calendrier et ses objectifs. Le président se montre d'autant plus acrimonieux qu'il a enchaîné les désastres dans l'opinion publique depuis un an, incapable de convaincre sur le fond des bienfaits de ses politiques phares.
Les marchés de prédiction donnent plus d'une chance sur deux aux démocrates de rafler le Congrès en novembre, signe que les parieurs s'attendent à un raz de marée anti-Trump dans les urnes. Les Américains ont rejeté son protectionnisme tous azimuts et lui reprochent depuis le « jour de la libération » d'avoir fait grimper les prix. Les vidéos de la mort de deux Américains sous les balles de la police de l'immigration à Minneapolis ont retourné l'opinion contre sa politique d'expulsions de masse.
La guerre en Iran représente son plus grand pari, et probablement le moins réfléchi. « Ils ont répliqué, ils auraient pu se rendre », s'est agacé Donald Trump lundi, se disant « abasourdi » que Téhéran ait ciblé les pays arabes du golfe Persique qui accueillent des bases de l'armée américaine. « Personne ne pensait qu'ils allaient les frapper », a insisté le président dans le Bureau ovale quelques heures plus tard.
Donald Trump peine à se sortir des contradictions de la rhétorique maximaliste et triomphaliste qu'il a adoptée bien avant d'engager les Etats-Unis dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. « Nous n'avons besoin de personne, nous sommes la nation la plus puissante au monde », a-t-il insisté lundi matin, juste après avoir appelé l'Europe et l'Asie à « l'aider » à rouvrir le détroit d'Ormuz.
La Maison-Blanche semble persuadée de pouvoir encore dépeindre la guerre en Iran comme un succès tant qu'elle parvient à la limiter à un horizon de « quelques semaines, et non des mois », une promesse répétée comme un mantra au premier signe de panique à Wall Street. Reste à définir le moment où l'on passe de « quelques semaines » à « des mois ». Lundi soir, alors que les Etats-Unis et Israël engageaient leur troisième semaine de bombardements intensifs sur l'Iran, Donald Trump a confirmé qu'il n'avait aucune intention de mettre fin aux opérations dans les jours qui viennent.
Bastien Bouchaud (Bureau de New York)