Selon nos informations, Washington exige un « prix d’entrée » d'Ottawa avant de lancer plus formellement les discussions commerciales entre les deux pays.
, Fannie Olivier, Daniel Thibeault.
L’administration américaine demande l’équivalent d’un « prix d’entrée » au gouvernement canadien pour lui permettre de s’engager dans des pourparlers commerciaux et, éventuellement, de s’entendre sur la révision de l’Accord de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), selon quatre sources de Radio-Canada.
Les Américains mettent des conditions avant le début des négociations, signale l’une de ces personnes haut placées au fait du dossier.
Cette exigence américaine a d’ailleurs été confirmée en entrevue par Jean Charest, nommé mardi au sein du nouveau Comité consultatif sur les relations économiques entre le Canada et les États-Unis de Mark Carney.
M. Trump voudrait qu’on fasse plein de concessions avant qu’on se mette à table, alors que lui n’en ferait aucune.
Une citation deJean Charest, ex-premier ministre du Québec, sur les ondes de Radio-Canada
Du côté américain, on suggère que le Canada devrait tenter d’attirer l’attention de Donald Trump en concédant d’emblée quelque chose, d'autant que le président jongle avec de nombreux dossiers en ce moment.
Or, nos sources canadiennes rappellent avoir offert par deux fois des concessions à l’administration américaine, sans rien obtenir en retour.
Ottawa a d’abord laissé tomber, au printemps 2025, une bonne partie des contre-tarifs réciproques qu’il avait proposés comme mesure de rétorsion aux droits de douane imposés par Washington.
À la fin juin, le Canada a également annulé la taxe sur les services numériques, qui aurait imposé à hauteur de 3 % les revenus canadiens des géants du web comme Amazon, Apple ou Meta.
L’annulation de la taxe sur les services numériques permettra de faire progresser considérablement la négociation d’un nouveau partenariat économique et de sécurité avec les États-Unis, avait alors signalé le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne.
Plus de neuf mois plus tard, les négociations commerciales ne semblent pourtant pas plus avancées.
Les bouteilles de la discorde
Washington a plusieurs doléances.
Les États-Unis souhaitent notamment que le Canada change les quotas du secteur laitier et revoie ses politiques en matière de souveraineté numérique.
Toutefois, l’alcool demeure l’un des irritants majeurs pour Washington. L’administration Trump ne digère pas que la plupart des provinces canadiennes aient retiré le vin, la bière et les spiritueux américains de leurs tablettes.
Or, ces provinces – le Québec, l'Ontario et la Colombie-Britannique, entre autres – n’entendent pas plier.
Nous devons obtenir des concessions réelles de l’administration Trump pour remettre l’alcool américain sur les tablettes de la SAQ, avance une source à Québec au fait des discussions.
Selon cette personne, l’enjeu de l’alcool a fait l'objet de discussions entre Ottawa et les provinces, et un consensus s'est dégagé parmi les provinces concernées pour ne pas offrir cette concession d'emblée aux Américains.
Ottawa est sur la même longueur d’onde que ces provinces à ce sujet.
Nous, on dit [à Washington] : "Si on fait des concessions, si on pose des gestes, vous allez également le faire." Et là-dessus, ils ne sont pas du tout ouverts. En tout cas, pas à l'heure actuelle, explique une source canadienne au fait des discussions.
En mars 2025, le représentant américain au Commerce, Howard Lutnick, avait comparé les négociations avec les États-Unis à l’achat d’une carte de membre au Costco pour ses partenaires commerciaux : il faut d’abord payer.
En coulisses à Ottawa, on fait remarquer que, normalement, après que le client du Costco a payé une première fois son adhésion, on ne lui demande pas à nouveau de sortir son portefeuille pour entrer dans l’allée des viandes.
Jouer l’horloge?
L’ancienne diplomate Louise Blais, qui a participé à plusieurs rencontres à Washington la semaine dernière, à titre de conseillère stratégique pour le Conseil canadien des affaires, dit avoir constaté que le Canada est perçu comme ne voulant pas venir à la table par les Américains.
Le gouvernement canadien semble vouloir garder toutes ses cartes proches de lui et ne pas donner des choses à la pièce, [afin] de garder tous les leviers pour une grande négociation, note-t-elle.
Mais cette grande négociation-là, elle tarde à démarrer. Du côté américain, ce qu'ils disent aujourd'hui, c'est que c'est le Canada qui ne semble pas vouloir venir à la table de façon substantielle.
Une citation deLouise Blais, conseillère stratégique pour le Conseil canadien des affaires et ex-ambassadrice du Canada à l'ONU
Si le gouvernement Carney ne semblait pas pressé de signer avec les États-Unis dans les derniers mois, c’est aussi parce qu’il avait l’impression que les élections de mi-mandat pourraient affaiblir politiquement le président Trump et jouer en faveur du Canada.
Trois sources relèvent ce manque d’empressement de la part d’Ottawa depuis Noël, en avançant que le Canada joue l’horloge.
Mark Carney a d’ailleurs explicitement confié à l'ex-premier ministre du Québec François Legault, avant qu’il ne tire sa révérence, que de ne pas précipiter les discussions faisait partie de la stratégie d’Ottawa, selon une source québécoise.
Y a-t-il un danger à trop jouer l’horloge?
Au gouvernement Carney, on ne semble pas s’affoler. Il ne faut pas oublier qu’on a déjà un accord en place avec les États-Unis, signale une source canadienne.