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Ce que Chrystia Freeland laisse derrière elle

Photo : Radio-Canada / Christian Patry
Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Avec la démission de celle qui a été le bras droit de Justin Trudeau − et aussi celle qui a fini par précipiter sa chute −, une page de la politique canadienne se tourne. Voici son portrait, tel que dressé par plusieurs de ses anciens collègues à Ottawa.

De journaliste à députée, puis ministre et vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland ne laisse pas indifférent. Élue sous les couleurs des libéraux dans Toronto il y a près de 13 ans, elle vient de céder son siège à la Chambre des communes, sous la pression des conservateurs, après avoir accepté de servir l’Ukraine, son pays d’origine, dans ses efforts de reconstruction.

Qu’on admire Mme Freeland ou non, son départ marque indéniablement la fin d’un chapitre dans la politique fédérale canadienne, qu’elle a contribué à façonner, bon gré mal gré.

Quel héritage laisse-t-elle derrière elle? Que faut-il retenir de son parcours hors du commun qui l’a menée à devenir la première femme à occuper le prestigieux poste de ministre fédéral des Finances? Aurait-elle pu éviter la chute de l’ex-premier ministre Justin Trudeau si elle n’avait pas démissionné avec fracas le jour du dépôt de l’énoncé économique en décembre 2024?

Pour répondre à ces questions, Radio-Canada s’est entretenue avec plusieurs de ses anciens collègues, dont trois ministres actuels, une ex-collaboratrice et deux politologues.

Un plafond de verre en moins à Ottawa

Il suffit de regarder la galerie de portraits en noir et blanc des anciens ministres des Finances, qui tapisse un mur de ce ministère à Ottawa, pour le constater : sa photo saute aux yeux. C'est la seule femme dans une marée d'hommes.

Une femme passe devant une galerie de portraits des anciens ministres des Finances du Canada.
Dans la galerie de photos qui tapisse un mur du ministère des Finances à Ottawa, le portrait de la seule femme dans une marée d'hommes saute aux yeux. Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Elle est probablement la ministre des Finances qui a dû faire le plus de vaisselle et de lavage dans sa vie, raconte en riant une ancienne employée ministérielle qui a travaillé à ses côtés pendant plus de cinq ans.

Mais si elle était ici, elle te dirait qu'elle ne veut pas s’accrocher sur le fait qu’elle a été la première femme ministre des Finances, dit encore cette ancienne collaboratrice qui souhaite garder l’anonymat pour parler plus librement de son passage dans le bureau de Mme Freeland. Elle voulait juste être la meilleure ministre des Finances. Point.

Cette ancienne employée, qui a rejoint l’équipe de Mme Freeland alors qu’elle était encore dans la vingtaine, raconte à quel point elle a été inspirée par le parcours de son ancienne patronne. Elle a été un modèle exceptionnel pour une jeune femme comme moi, parce qu’elle a une belle vie de famille, avec trois enfants, ainsi qu’une carrière politique hors du commun.

Elle était dans les plus hautes sphères du gouvernement. Elle se trouvait dans les salles les plus importantes durant les moments les plus importants de la dernière décennie. Voir quelqu’un qui est capable de tout faire, il n’y a pas eu un plus beau modèle pour ma vingtaine.

Une citation deUne ancienne employée de Chrystia Freeland

Justin Trudeau et Chrystia Freeland tiennent le document du budget pendant un point de presse.
Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Finances Chrystia Freeland au moment de déposer le budget le 16 avril 2024. Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Des talents de négociatrice

François-Philippe Champagne est conscient de l’influence qu’a eue sa prédécesseure sur les jeunes femmes.

Elle a vraiment été une force positive, dit l’actuel ministre des Finances. Et, en politique, pouvoir inspirer la prochaine génération fait partie des plus beaux legs qu’on peut faire.

En plus des Finances, M. Champagne a succédé à Mme Freeland à la tête de deux autres ministères, ceux du Commerce international et des Affaires étrangères. À chaque poste qu’elle a occupé, elle a su marquer son époque, dit-il.

Selon M. Champagne, c’est un peu grâce à Chrystia Freeland que le Canada est aujourd’hui un des seuls pays du G7 à avoir un accord de libre-échange avec tous les autres pays du G7.

Il cite plusieurs de ses réalisations, par exemple la signature de l’Accord économique et commercial global (AECG) avec l’Union européenne, mais surtout la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), renommé Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), lors du premier mandat du président américain Donald Trump.

Des dirigeants applaudissent et montrent des accords signés.
Chrystia Freeland était présente lorsque les dirigeants nord-américains ont signé le nouvel Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) en novembre 2018. Photo : The Canadian Press / Sean Kilpatrick

Ce dernier n’hésite d’ailleurs pas à insulter Mme Freeland depuis son retour à la Maison-Blanche, la traitant de mauvaise et de foireuse.

Selon Brooke Jeffrey, professeure de sciences politiques à l’Université Concordia, cela ne fait que confirmer les talents de négociatrice de l’ancienne ministre. Donald Trump pense qu'elle a gagné dans ces négociations-là beaucoup plus qu'il ne l’aurait aimé, dit-elle.

Elle était clairement une femme forte autour de la table, estime de son côté Dominique Arel, professeur agrégé de sciences politiques et titulaire de la Chaire d'études ukrainiennes de l'Université d'Ottawa. Je pense qu’il y a un consensus sur le fait que le Canada s’est finalement bien tiré de ces négociations qu’elle a menées avec l'administration Trump, dit-il en rappelant que l’ACEUM est sur le point d’être réexaminé cette année dans un contexte de guerre commerciale sans répit avec les États-Unis.

Féminine et féministe

L’autre héritage que Mme Freeland laisse derrière elle est le programme national de garderies à 10 dollars par jour, qu’elle a présenté dans son premier budget en tant que ministre des Finances.

Chrystia Freeland, avec d'autres adultes, joue aux blocs avec des enfants dans une garderie.
Chrystia Freeland lors de l'annonce des services de garde à 10 $ par jour en Saskatchewan. Elle joue avec des enfants dans une garderie. Photo : Radio-Canada / Katia St-Jean

Elle y tenait beaucoup, explique son ancienne employée. C’est quelqu’un qui comprend vraiment la vie familiale et c’est pourquoi elle voulait mettre de l’avant ce programme-là pour aider les jeunes mères à travers le pays, poursuit-elle. Et elle s’est inspirée du programme qui existait déjà au Québec pour le créer.

Pour M. Champagne, il s’agit d’un accomplissement qui va toucher les prochaines générations pendant des années.

Le plan national pour les garderies est un legs permanent pour lequel elle a beaucoup de mérite et elle devrait en être fière.

Une citation deFrançois-Philippe Champagne, ministre des Finances

Marjorie Michel est du même avis. Selon la ministre de la Santé, Chrystia Freeland tenait à faire progresser les [questions] qui touchent les femmesEt le programme de garderies, pour moi, représente une de ses nombreuses concrétisations.

En politique, Chrystia Freeland était une figure féminine et féministe, ajoute-t-elle encore.

La fin n’a pas été bonne

Mme Michel dit l’avoir côtoyée de près lorsqu’elle travaillait encore comme cheffe adjointe du cabinet de Justin Trudeau, de 2021 jusqu’à sa démission, en janvier 2025. Cette démission est survenue après des mois de grogne au sein de son propre caucus, mais elle a été accélérée à cause d’un coup d’éclat mené par Mme Freeland.

Chrystia Freeland et Justin Trudeau dans les escaliers du parlement.
Chrystia Freeland et Justin Trudeau dans les escaliers du parlement. Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Le 16 décembre 2024, l’ex-ministre des Finances et ex-numéro deux du gouvernement claque la porte du cabinet quelques heures seulement avant le dépôt d'un énoncé économique à la Chambre des communes. Elle évoque de profonds désaccords avec M. Trudeau.

Ce dernier, déjà affaibli politiquement et au plus bas dans les sondages, jette l’éponge à son tour moins d’un mois plus tard, le 6 janvier 2025.

La fin n’a pas été bonne, se souvient Mme Michel. J’ai vraiment trouvé ça dommage, la façon dont ça s’est terminé avec M. Trudeau, parce que j’ai vu leur proximité. Ç'a été très difficile pour lui.

Ça l’a aussi été pour Mme Freeland, selon son ancienne collaboratrice. Elle était vraiment déçue, elle ne voulait pas en arriver là. Ce n’était pas calculé du tout, elle était vraiment triste.

À la question de savoir si elle aurait pu agir différemment, celle-ci répond que non. Elle n’avait pas le choix, dit-elle, rappelant que M. Trudeau lui avait annoncé deux jours plus tôt son intention de la remplacer par Mark Carney aux Finances une fois l’énoncé économique déposé.

Comment pouvait-elle présenter l’énoncé économique tout en sachant qu’elle ne serait plus ministre des Finances le lendemain parce qu’elle serait renvoyée? Sa décision de démissionner n’a pas été prise à la légère, elle y a vraiment pensé. Ça a complètement changé sa vie.

Une citation deUne ancienne employée de Chrystia Freeland

La ministre Chrystia Freeland a l'air agacé.
La ministre Chrystia Freeland au moment de se lever pendant la période de questions à la Chambre des communes sur la colline du Parlement à Ottawa, le mercredi 18 juin 2025. Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Les libéraux ne lui ont jamais pardonné

Marjorie Michel, qui a suivi ces événements à partir du bureau de M. Trudeau, estime qu’il y a eu un problème de lecture sur où Chrystia en était exactementJe pense qu’elle était arrivée au bout. C’était le dernier ras-le-bol.

Toutefois, selon Mme Michel, qui a remplacé M. Trudeau comme députée dans la circonscription de Papineau, la démission fracassante de Mme Freeland lui a valu la confiance de plusieurs de ses pairs au sein du caucus.

Non seulement Chrystia Freeland a visé la jugulaire de M. Trudeau, dit la ministre de la Santé, mais elle s’est présentée à la chefferie du Parti libéral du Canada.

Elle pensait qu’elle aurait pu le remplacer à la tête du parti, mais même si une grande partie des libéraux savaient que Justin Trudeau devait partir, ils n’ont jamais pardonné le geste de Chrystia.

Une citation deMarjorie Michel, ministre de la Santé

Ce sont les résultats de la course à la chefferie qui le démontrent, ce n’est pas moi qui le dis, ajoute-t-elle.

Les quatre candidats à la chefferie du Parti libéral du Canada se saluent avant le début du débat en anglais, le 25 février 2025.
Les quatre candidats à la chefferie du Parti libéral du Canada se saluent avant le début du débat en anglais le 25 février 2025. Photo : Radio-Canada / Christian Noël

En mars dernier, c’est Mark Carney qui a remporté la course à la direction du PLC avec 85,9 % des voix, loin devant Chrystia Freeland, qui n'a obtenu que 8 % des votes.

Mme Jeffrey pense elle aussi que ces résultats démontrent le mécontentement des libéraux envers Mme Freeland. Historiquement, les libéraux n’aiment pas laver leur linge sale en public, dit cette professeure de l'Université Concordia.

C’est la façon dont elle est partie qui lui a créé des problèmes avec le parti, estime-t-elle encore.

Jugement critiqué

De plus, toujours selon Mme Jeffrey, l'ultime démission de Chrystia Freeland, survenue vendredi, n’est qu’une répétition de sa démission fatidique de décembre 2024.

Mme Freeland a quitté son poste d’envoyée spéciale du Canada pour l’Ukraine, de même que son siège de députée de la circonscription d'University-Rosedale, sous la pression des conservateurs, après avoir accepté un poste bénévole comme conseillère au développement économique auprès du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Elle a dit avoir consulté le commissaire à l’éthique avant d’accepter son nouveau rôle, mais elle n’a pas pensé à son image publique et à la réaction des conservateurs face à sa décision de travailler auprès d’un gouvernement étranger tout en siégeant à la Chambre des communes, dit cette politologue. C’est une femme exceptionnelle, mais son jugement démontre qu’elle n’a pas un bon sens politique, dit encore Mme Jeffrey.

Volodymyr Zelensky serre la main de Chrystia Freeland.
Le président ukrainien a requis les services de l'ex-vice-première ministre Chrystia Freeland à titre de conseillère au développement économique de l'Ukraine. Photo : X / Volodymyr Zelensky

Il est clair, toujours selon cette professeure, que Mme Freeland n’était plus contente au sein du cabinet Carney depuis qu'elle avait démissionné de son poste de ministre des Transports, en septembre dernier. Visiblement, elle a tout de suite commencé à chercher autre chose à faire.

Mme Freeland a déjà fait savoir qu’elle ne se représentera pas aux prochaines élections. En juillet, elle devrait d'ailleurs déménager au Royaume-Uni, où elle occupera le rôle de directrice générale de la Fondation Rhodes, une fondation caritative internationale pour l’éducation établie à Oxford.

Un vote de moins pour Carney

Par ailleurs, sur le plan politique, le départ de Mme Freeland du caucus libéral ramène le premier ministre Carney à deux sièges de la majorité parlementaire, lui qui n'était qu'à un siège de l'atteindre après que deux députés conservateurs ont changé de camp, à la fin de l'année.

Steven MacKinnon, leader du gouvernement à la Chambre des communes, n’y voit cependant aucun problème. Nous étions minoritaires avant son départ, nous sommes minoritaires après son départ, relativise-t-il.

Christia Freeland, entourée de partisans et de photographes, salue la foule.
Chrystia Freeland au moment de célébrer sa victoire dans la circonscription d'University-Rosedale aux élections de 2019. Photo : Reuters / Chris Helgren

Même chose pour le ministre Champagne, qui se dit confiant dans la capacité de son parti de gagner l’élection partielle qui doit être organisée dans la circonscription torontoise d'University-Rosedale, que les libéraux représentent de façon ininterrompue depuis 1993.

M. MacKinnon, qui a remplacé Mme Freeland à la tête du ministère des Transports cet automne, rappelle par ailleurs que cette dernière avait réussi à remporter ce siège en 2013 à un moment où le Parti libéral avait atteint un creux historique.

Elle a décidé d'abandonner sa carrière de journaliste et de carrément changer de ville pour se présenter comme candidate pour un parti qui était alors en troisième place dans les intentions de vote, dit encore M. MacKinnon. Ça revêt un aspect spectaculaire et cela illustre la manière dont elle avait le don de changer les choses.

Je sais qu’on n’a pas fini d'entendre parler de Chrystia Freeland. Ses deux nouvelles nominations sont très prestigieuses et je suis certain qu’il y en aura d’autres. Elle a encore beaucoup à donner.

Une citation deSteven MacKinnon, ministre des Transports

De grands défis en Ukraine

En attendant, le défi qui attend Mme Freeland en Ukraine sera de taille, indique Dominique Arel, qui rappelle que la guerre avec la Russie est loin d’être finie.

Et même si un cessez-le-feu est éventuellement déclaré, comment parviendra-t-elle à convaincre les investisseurs à investir dans un pays ravagé par la guerre où les garanties de sécurité pourraient être limitées dans le temps? se demande ce spécialiste de l’Ukraine.

L'ancienne vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, lors d'une visite en Pologne durant un exercice offert aux militaires ukrainiens, le 25 février 2024.
L'ancienne vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, lors d'une visite en Pologne durant un exercice offert aux militaires ukrainiens, le 25 février 2024. Photo : Associated Press / Czarek Sokolowski

C’est tout en défi, ajoute-t-il, soulignant par ailleurs le problème de corruption qui persiste en Ukraine malgré les réformes récemment entamées par le président Zelensky, ce qui risque de miner encore plus la confiance des investisseurs dans ce pays.

M. Arel estime toutefois que l’expérience de Mme Freeland et ses contacts hors du commun à l’international, en plus de sa fine connaissance de l’Ukraine, font d’elle une candidate assez unique.

Ses anciens collègues interrogés par Radio-Canada ne peuvent qu'être d'accord.

Chrystia Freeland a toujours su se réinventer, croit le ministre Champagne. Quand elle était journaliste, elle a fait sa marque. Quand elle était politicienne, elle a fait sa marque. Maintenant, dans ses nouvelles fonctions, elle fera aussi sa marque. Cela fait partie de son ADN.

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