La plateforme de Google a fait le ménage ces dernières semaines sur des chaînes pourtant très regardées, tout en promouvant par ailleurs le développement de ses outils à base d'intelligence artificielle.
Par Marina Alcaraz
De l'IA, oui, mais pas de piètre qualité. C'est en résumé la position de YouTube sur les nouvelles technologies. La plateforme évolue sur une ligne de crête à ce sujet. Dans la lettre annuelle sur les priorités stratégiques du géant de la vidéo, publiée le mois dernier, Neal Mohan, son directeur général, met parmi les priorités de 2026 la lutte contre les contenus générés par IA de faible qualité, communément appelés « AI slops ».
« L'intelligence artificielle jouera en faveur des créateurs prêts à s'y essayer […]. L'essor de l'IA augmente la quantité de contenus de faible qualité. En tant que plateforme ouverte, nous autorisons une expression libre et variée, tout en veillant à ce qu'[elle] reste une plateforme où les utilisateurs aiment passer du temps. »
Un nombre impressionnant de vues
Ces « AI slops » - ou contenus « dégénératifs », comme le traduit YouTube - se ressemblent souvent et polluent les réseaux sociaux. Avec le risque que les utilisateurs, lassés de voir des vidéos de chats sans intérêt, s'en détournent. Selon une étude de Kapwing reprise par le « Guardian » en fin d'année, plus de 20 % des vidéos que l'algorithme de YouTube montre aux nouveaux utilisateurs sont des « AI slops ».
La société de montage vidéo a analysé 15.000 chaînes sur YouTube, parmi les plus populaires au monde (les 100 premières de chaque pays), et elle a découvert que 278 d'entre elles ne proposaient que des contenus générés par l'IA de faible qualité. Au total, les chaînes alimentées par des « AI slops » ont accumulé plus de 63 milliards de vues et 221 millions d'abonnés, générant environ 117 millions de dollars de revenus chaque année. Un enjeu de taille pour la plateforme qui compte plus de 2,5 milliards d'utilisateurs actifs chaque mois.
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La chaîne indienne Banda Apna Dost cumule 3 millions d'abonnés et plus de 2,6 milliards de vues.
Parmi les chaînes les plus consultées, selon l'étude, figure notamment l'indienne Banda Apna Dost, avec 3 millions d'abonnés et plus de 2,6 milliards de vues, avec pour personnage principal un singe, ou encore « Pouty Frenchie », avec un petit chien qui fait des bêtises (plus d'un million d'abonnés, plus de 2 milliards de vues), créée en 2025, en plein essor de l'IA. A titre de comparaison, Squeezie, l'un des plus puissants youtubeurs français, rassemble 11 millions d'abonnés (et presque 12 milliards de vues).
Contacté, YouTube ne donne aucun chiffre sur les vidéos intégralement réalisées par IA, ni sur les « contenus dégénératifs ». Ce qui est sûr c'est que la filiale de Google doit avoir un double discours : elle ne veut pas empêcher les créateurs d'utiliser les nouvelles technologies, elle les incite même à les embrasser.
Le groupe de Mountain View, qui développe lui-même des modèles de langage, va toujours plus loin en la matière. Il sera bientôt possible de créer une vidéo de soi-même générée par IA sur YouTube, c'est-à-dire sans avoir à se filmer, annonce son patron dans sa lettre annuelle, évoquant un lancement cette année. Ni les modalités concrètes, ni la date de l'outil n'ont été communiquées. Mais il s'agit bien d'une nouvelle étape dans l'évolution de la plateforme, qui avait déjà dévoilé ces derniers mois une série d'outils IA utilisables par les créateurs.
VIDEO - YouTube critiqué après avoir utilisé de l'IA sans prévenir les créateurs
YouTube, sous le feu des critiques il y a quelques mois pour avoir utilisé l'IA sans en informer les créateurs de contenus, permettait déjà d'animer une photo ou d'intégrer un objet ou un personnage IA dans une vidéo. Il a aussi annoncé des doublages automatiques. Plus d'un million de chaînes ont utilisé les outils de créations d'IA quotidiennement en décembre, selon Neal Mohan, qui précise toutefois que « l'IA [resterait] un outil d'expression et pas un moyen de remplacer ».
Châtiment de Sisyphe
Par souci de transparence, la plateforme oblige les créateurs à déclarer s'ils utilisent l'IA, mais certains peuvent « oublier ». Ces manquements peuvent d'ailleurs être sanctionnés : la chaîne peut perdre sa publicité, voire être supprimée. Contacté, le groupe assure toutefois que les vidéos low cost générées par l'IA sont rarement monétisées.
Tout récemment, YouTube a fait du ménage : des chaînes pointées du doigt ont été supprimées à l'image de Cuentos Fascinantes, l'une des premières dans l'étude Kapwing (presque 6 millions d'abonnés en fin d'année), a été arrêtée depuis par YouTube. Elle contrevenait aux règles sur les spams, précise la plateforme. Idem pour Imperio de Jesus (presque 6 millions), qui n'est plus visible depuis quelques jours seulement.
Mais la lutte contre les « AI slops » relève du châtiment de Sisyphe. Les utilisateurs ne peuvent pas discriminer les contenus générés ou pas avec IA, ce qui limite de fait leur détection. Le dirigeant a aussi évoqué la possibilité de générer des jeux via un simple prompt et « d'explorer la musique » avec l'IA. Sans donner davantage de détails.