Intelligence artificielle 7 min de lecture

Quand un scénario catastrophe sur l'IA fait trembler Wall Street

Source: France 24::
Une étude pessimiste sur l'impact de l'IA sur l'économie et l'emploi a contribué à de vastes mouvements boursiers. © Studio graphique France Médias Monde
Une étude pessimiste sur l'impact de l'IA sur l'économie et l'emploi a contribué à de vastes mouvements boursiers. © Studio graphique France Médias Monde

En 2028, la révolution IA aura été à ce point un succès que l’économie mondiale aura été mise K.O. par ses chatbots et autres agents algorithmiques. Telle est la conclusion d’un essai publié dimanche 22 février par Citrini Research, un blog financier.

Ce scénario détaillé en long et en large à la manière d’une dystopie économique est devenu à ce point viral qu’il est accusé d’avoir eu de réelles conséquences sur les marchés financiers.

Cercle vicieux dystopique

"L’un des facteurs à l’origine de la chute de 800 points du Dow Jones lundi 23 février a été un texte spéculatif de 7 000 mots", résume le Wall Street Journal. "Les actions des sociétés de logiciels se font massacrer en Bourse à cause d’un post de blog", s’étonne le site d’information financière Sherwood News.

Le site boursier MarketWatch, qui dépend du Wall Street Journal, se demande même à quel point les pertes boursières de 200 milliards de dollars enregistrées sur la journée de lundi sont une conséquence directe du scénario catastrophe imaginé par Citrini Research.

Cet article a fait le tour du monde financier à très vive allure. Le message original sur X de Citrini Research a été vu plus de 8 millions de fois en moins de trois jours et a été reposté plus de 3 000 fois.





"Plusieurs de mes contacts, qui travaillent dans des sociétés technologiques ou pour des fonds spéculatifs, m’ont envoyé ce texte", confirme Alex Dryden, spécialiste des marchés financiers à l’université de Londres, qui a travaillé auparavant pour la banque d’investissement JP Morgan. Alors même que c’est un blog "qui n’est pas une référence dans le domaine et n’a d’habitude pas d’influence sur le marché", ajoute Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement pour le gestionnaire d’actifs Pictet Asset Management.

Il faut dire que la dystopie imaginée par Citrini Research joue avec les peurs actuelles autour de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’économie et l’emploi. Le blog décrit comment le recours des entreprises à ces agents IA va aboutir en moins de deux ans à l’émergence d’un "PIB fantôme", qui va faire exploser le chômage et créer un "cercle vicieux" économique.

Selon ce scénario catastrophe, l’IA, de plus en plus présente à tous les étages de l’économie, va permettre de doper le PIB… Mais sans avoir le moindre impact positif sur l’économie réelle. Les entreprises vont se ruer sur cette technologie pour gagner en productivité, licencier leurs salariés – y compris les "cols blancs" – pour produire autant en dépensant beaucoup moins.

Le chômage américain passerait ainsi de 4,3 % en 2025 à plus de 10 % en 2028. Tous les laissés-pour-compte de cette révolution auraient moins d’argent à dépenser pour consommer… grignotant les marges des entreprises ayant misé sur l’IA pour faire des économies.

Conséquence : ces sociétés vont investir encore plus dans l’IA, en quête de toujours plus de gains de productivité afin de protéger leurs bénéfices. Elles auront alors encore moins besoin de salariés, nourrissant ce cercle vicieux.

Les victimes désignées de l'IA

Citrini Research conclut son récit en affirmant que "c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’actif le plus productif du moment détruit davantage d’emplois qu’il n’en crée. Rien ne nous a préparés à ça."

"C’est une histoire bien ficelée et divertissante", reconnaît Stuart Mills, spécialiste d'économie et d'intelligence artificielle à l'université de Leeds. Les investisseurs semblent avoir été "séduits" aussi, pénalisant en Bourse toutes les sociétés citées dans ce rapport comme étant les premières victimes de l’IA à venir.

Il s’agit essentiellement de sociétés de logiciels proposant d’automatiser certaines tâches professionnelles (gestion des ressources humaines, de la relation client). Des fonctions que l’IA pourrait faire aussi bien pour moins cher. Ensuite, des plateformes comme UberEats verront leur raison d’être disparaître, car les IA n'auront pas besoin d'intermédiaire "de confiance". Un concept trop humain pour survivre à l'ère du chatbot roi.

Certains blogs ont listé les chutes en Bourse de ces sociétés citées par Citrini Research. Dans plusieurs cas, les dégringolades sont importantes, pouvant dépasser les 9 %. "Les valeurs du secteur du logiciel connaissent actuellement un krach boursier avec des pertes de plus de 15 % à 20 %", constate Christopher Dembik.

Pourtant, les experts interrogés s’accordent à dire que les "conclusions économiques de ce rapport sont pour le moins contestables", selon les mots d'Alex Dryden. "C’est très catastrophiste et les estimations de pertes d’emplois et d’impact économique semblent avoir été effectuées un peu au doigt mouillé", ajoute Christopher Dembik.

"Le calendrier des destructions d’emplois [sur deux ans, NDLR] semble particulièrement pessimiste et, à mon sens, un brin provocateur", estime Stuart Mills. Même les auteurs de ce texte soulignent, dès le début, qu’il "s’agit simplement d’un scénario et pas de prédiction".

Pourquoi les investisseurs semblent, alors, s’être laissé influencer par ce tableau d’un avenir économique sombre ? D’abord, la dégringolade de lundi ne peut pas entièrement être imputée à cet unique texte. "Les fonds spéculatifs ont commencé à vendre des actions de sociétés du secteur du logiciel depuis fin janvier et ont encore renforcé leurs positions vendeuses la semaine dernière avant la publication de ce post de blog", souligne Christopher Dembik.

Des investisseurs à cran

Pour lui, ce texte-catastrophe "n’est qu’un accélérateur". Les acteurs du marché "sont déjà très nerveux par rapport à leurs investissements dans l’IA", assure Alex Dryden. Après avoir misé des milliards de dollars sur toutes les promesses de lendemains économiques qui chantent grâce à cette technologie, "ils s’impatientent de voir les preuves que l’IA fait vraiment une différence", ajoute-t-il.

"C’est ce manque de visibilité qui nourrit la nervosité des investisseurs", confirme Christopher Dembik. Et quand ils sont à cran, "ils sont plus prompts à prendre au sérieux un récit qui, au moins, décrit concrètement ce qui peut se produire, même s’ils savent que c’est économiquement imparfait", analyse Stuart Mills.

Le scénario de Citrini Research n’est pas la première bizarrerie ou fiction qui agite les marchés financiers. Tous les fabricants de camions américains ont connu la pire journée boursière de leur histoire le 12 février lorsqu’une entreprise semblant sortie de nulle part a annoncé avoir développé "une IA capable d'améliorer l'efficacité du transport routier", a raconté le Wall Street Journal.

Le seul fait d’armes de cette société promettant de mettre sens dessus-dessous le secteur routier a été de développer… des machines à karaoké. Pas de quoi en faire un acteur crédible de l’IA. Qu’importe, les investisseurs ont fait chuter de près de 20 % la plupart des constructeurs de camions, anticipant le risque que cette IA réduise le besoin en transporteurs.

"On assiste à une période potentiellement dangereuse" avec des investisseurs qui peuvent surréagir, prévient Stuart Mills. Pour lui, des acteurs peu scrupuleux pourraient s’inspirer du fabricant de karaoké ou du texte de Citrini Research pour tenter de pousser des investisseurs en plein doute à vendre ou acheter des valeurs avec des annonces plus ou moins fantaisistes en matière d’IA.

Publicité

Publicité
Vous n'avez pas utilisé le site Web, Cliquer ici pour maintenir votre état de connexion. Temps d'attente: 60 Secondes