Analyse
La guerre d’Ukraine achève sa quatrième année complète, avec un bilan humain désastreux : près de deux millions de morts, blessés graves ou disparus – et des pertes plus importantes du côté russe que du côté ukrainien, sans que la perspective de paix semble se rapprocher.
Cette guerre, déclenchée par l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, a dépassé en janvier 2026 la durée de l’implication de l’URSS dans toute la Deuxième Guerre mondiale. C’est donc désormais le conflit le plus long de l’histoire russe ou soviétique.
Les supposées négociations semblent chaque fois repartir de zéro. Une nouvelle rencontre a eu lieu à Genève le 17 février entre des délégations russe, ukrainienne et américaine, avec Steve Witkoff et Jared Kushner (le copain entrepreneur immobilier et le beau-fils du président) prétendant jouer les médiateurs.
Mais la Russie demande toujours que Kiev lui cède, sans combattre, du territoire supplémentaire dans la région du Donbass. Le refus ukrainien, sur ce point précis, a été réitéré en février par le président Volodymyr Zelensky.
Devant ce théâtre sanglant, on a l’impression d’une impasse à la fois diplomatique et militaire, avec des négociations en apparence inutiles, répétitives et un front terrestre qui ne bouge presque pas.
Sommes-nous devant une guerre bloquée, qui n’évolue plus? Impression en partie justifiée, en partie trompeuse.
Elle est juste parce qu’en effet, les négociations, appelons-les embryonnaires, ne débloquent jamais – même si cette troisième semaine de février, la partie ukrainienne, qui surjoue (par stratégie de relations publiques) l’espoir que ça puisse enfin avancer, a parlé de certains aspects techniques résolus.
Mais ça coince surtout parce que la Russie refuse un cessez-le-feu préalable et immédiat, à partir duquel s’ouvriraient de véritables tractations substantielles sur les détails essentiels : le territoire, les garanties de sécurité, un éventuel déploiement militaire européen, la promesse béton que tout ne recommencera pas, selon Zelensky.
Impasse territoriale
Autre facteur de blocage : la Russie demande du territoire supplémentaire alors que Kiev (dont la position, elle, a nettement évolué depuis fin 2024) accepte et même réclame un gel sur les lignes actuelles, reconnaissant de facto que le territoire perdu ne sera pas récupéré, dans le court ou moyen terme.
La direction ukrainienne ne tenait pas un tel discours en 2023 ou même en 2024, entretenant toujours l’objectif officiel d’une reconquête du territoire perdu. Mais cette concession de taille n’est pas assez pour Moscou, qui reste sur des positions maximalistes et en veut toujours plus.
Au-delà d’une apparente impasse diplomatique, il y a aussi une vaste impression d’immobilisme sur le plan territorial, avec des fronts quasi gelés.
Impression également juste. La ligne de front ne bouge presque pas, malgré un léger grignotage russe qui se poursuit, mais à un prix énorme, à la fois matériel et humain : des milliards de dollars brûlés dans le combat; jusqu’à 1000 soldats russes sacrifiés chaque jour.
Interrogé dans Le Monde daté du 21 février 2026, un soldat ukrainien prénommé Ilya, actif sur le front d’Izioum (nord-est), déclare : Les Russes avancent, mais très lentement et au prix de pertes humaines colossales qui finiront par épuiser l’appareil militaire de Moscou. La différence du prix attaché à la vie humaine entre eux et nous explique en grande partie notre résistance.
Tout ça pour quel résultat? Les groupes spécialisés, comme l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), basé à Washington, estiment que Moscou n’a conquis que 5600 kilomètres carrés en 2025, soit 15 kilomètres carrés par jour : légèrement plus qu’en 2024, mais au total, moins d’un pour cent du territoire de l’Ukraine.
La révolution des drones
Mais cette impression de stagnation ne rend pas compte de toute la réalité, parce que, qualitativement, cette guerre a beaucoup changé au cours des 18 derniers mois.
D’abord sur le plan strictement militaire, la nature du front terrestre est bouleversée depuis 2024. C’est la révolution des drones, devenus des engins de mort de plus en plus diaboliques, efficaces et nombreux : on parle maintenant d’essaims de drones.
Leur omniprésence a changé la ligne de contact, qui, au lieu d’être composée de deux infanteries face à face, à 1000 ou 1500 mètres de distance l’une de l’autre... est plutôt devenue un no man’s land d’une épaisseur de 15, 20 voire 30 kilomètres, à l’intérieur duquel les drones sont tout-puissants et les incursions humaines, hasardeuses voire impossibles.
On a amélioré les drones, leur portée, leur précision, leur charge explosive (le drone lui-même se fait exploser comme un kamikaze). Mais aussi leur capacité de surveillance et d’espionnage : ils détectent la chaleur, voient dans l’obscurité, observent des déploiements ennemis invisibles à l’œil nu.
Leur nombre s’est démultiplié. Là où, en 2023, les mini-drones militaires volant en formation étaient une nouveauté assez rare (on en utilisait quelques dizaines par jour en moyenne), aujourd’hui des milliers de drones sont lancés quotidiennement par les deux camps ennemis.
Selon le général Oleksandr Syrsky, interviewé par Le Monde le 21 février, de 6000 à 8000 drones sont utilisés chaque jour par chacune des deux armées.
En la matière, grâce à l’aide chinoise et iranienne, la Russie a rattrapé son retard initial sur l’Ukraine – l’Ukraine devenue, dans l’épreuve, une remarquable innovatrice pour le matériel et la stratégie militaire.
Les drones sont utilisés à la fois sur les lignes de front et pour les frappes à distance. Tout cela en fait des éléments dominants de la nouvelle guerre terrestre en Ukraine.
Et pas seulement terrestre, puisque les bombardements sur les villes ukrainiennes (et beaucoup plus rarement, sur les villes russes) se font souvent par des attaques conjuguées de missiles balistiques, de missiles de croisière (qui rasent le sol) et d’essaims de drones.
Des sociétés changées par la guerre
Avec un front gelé et une diplomatie impuissante, comment une telle guerre peut-elle évoluer... et, on l’espère, finir?
Outre la technologie et le combat proprement dit, on doit considérer les conditions sous-jacentes, loin de la ligne de front. L’économie, la démographie, le moral (des troupes et des populations), la volonté des deux pays en guerre, la nature politique des gouvernements : une démocratie imparfaite (l’Ukraine) face à une dictature (la Russie).
Cette guerre de quatre ans a changé les deux sociétés et leurs économies.
Identité nationale renforcée
L'Ukraine, entité longtemps incertaine de son identité, a renforcé à travers la tragédie sa conscience nationale. Andreï Kourkov, célèbre écrivain ukrainien russophone, affirme ainsi que l’épreuve de la guerre a renforcé l’identité nationale et rendu irréversible la rupture avec la Russie.
L’Ukraine a transformé son économie, réorganisé son armée et maintenu (tant bien que mal) le moral de sa population malgré les bombardements contre les infrastructures et bâtiments civils, les coupures de courant par 20 degrés sous zéro, les pertes humaines (15 000 civils tués, fin 2025), les difficultés croissantes de recrutement. Elle invente des armes nouvelles, s’affirme de plus en plus autosuffisante.
Contre toute attente, les Ukrainiens, toujours de façon très majoritaire, veulent continuer la résistance, même si les nombres ont légèrement baissé : selon une enquête de l’Institut international de sociologie de Kiev, fin janvier 2026, seuls 20 % des Ukrainiens s’attendent à ce que la guerre prenne fin au premier semestre 2026; 65 % se disent être prêts à endurer la guerre aussi longtemps que nécessaire; 52 % rejettent catégoriquement l’idée de céder tout le Donbass.
Le gros qui voulait écraser le petit
La Russie, quant à elle, mise sur le long terme et l’effet de masse (trois fois et demi la population de l’Ukraine). La stratégie poutinienne, pour simplifier, c’est le gros qui pense qu’il va écraser le petit, du simple fait de sa masse.
Pour autant, l’Ukraine ne s’est pas écrasée en 2025 : il est de plus en plus clair qu’il n’y aura pas d’effondrement. La situation actuelle est loin d’être désespérée, même si Kiev aborde l’année 2026 dans une position délicate et s’affirme clairement en faveur de négociations.
Qu’en est-il de l’économie russe, de sa démographie, de sa capacité et de sa volonté à poursuivre la guerre?
La société russe est difficile à sonder, les rares enquêtes d’opinion sujettes à caution. Il existe bien l’institut Levada qui pose périodiquement des questions sur l’appui à la guerre. Il aurait baissé : en mai 2023, 48 % selon Levada disaient il faut continuer la guerre, contre 25 % en décembre 2025.
Pour autant, Vladimir Poutine paraît intransigeant. Il n’est pas arrivé au point où un calcul coût-bénéfice le ferait arrêter. Et ce, malgré le prix très élevé que paie la société russe pour cette guerre, en termes économiques et démographiques.
Déficit, inflation et taux d’intérêt
Le pays, après un boom causé en 2023 et 2024 par la demande militaire (boom qui a confondu les analystes occidentaux), a retrouvé en 2025 la stagnation économique : déficit croissant, crises budgétaires, forte inflation, taux d’intérêt à 20 %.
Baisse des recettes pétrolières également, car la Russie vend à la Chine et à l’Inde du pétrole à prix cassés. La pression s'accentue sur la fameuse flotte fantôme, ce réseau de navires clandestins utilisé pour contourner les sanctions.
L’économie russe n’est certes pas sur le point de s’effondrer comme l’espéraient certains gouvernants occidentaux en 2023. Mais les fondamentaux russes semblent de plus en plus fragiles.
L'économie marque le pas. Portée par des taux de croissance dans les 4 % en 2023 et 2024, elle termine l'année 2025 en nette baisse, autour de 0,6 %. Récession à l’horizon 2026.
Le piège de l’économie de guerre
La Russie est devenue une économie de guerre, prisonnière de ce modèle, voire droguée... Moscou consacre désormais plus de 40 % du budget de l'État fédéral, et près de 8 % du PIB, à son armée et à la guerre.
La sociologue russe Alexandra Prokopenko, attachée au Carnegie Russia Eurasia Center de Berlin, utilise dans The Economist du 16 février une métaphore empruntée à l’alpinisme. La Russie est entrée dans (...) la zone de non-retour : l’altitude supérieure à 8000 mètres, à partir de laquelle le corps humain se consume plus vite qu’il ne peut se régénérer.
L’économie russe, poursuit-elle, est prise au piège dans ce que l’on pourrait qualifier d’équilibre négatif : elle se maintient à flot tout en détruisant inexorablement son propre potentiel. Les recettes d’exportation sont en baisse et la faiblesse de l’économie empêche de combler les déficits budgétaires par des recettes fiscales supplémentaires.
L’équation démographique
Quant à l’équation démographique... La population russe est supérieure (140 millions d’habitants contre 38 millions), mais vieillissante : le recrutement devient là aussi un grave problème.
Au point que pour aller faire le coup de feu en Ukraine, Moscou recrute à l’étranger, en Corée du Nord (2024) puis plus récemment en Afrique. Avec des scandales locaux au Kenya et au Cameroun, où des dizaines voire des centaines de jeunes se sont fait recruter par des agents de Moscou, sous de fausses représentations.
Si l’on additionne les soldats tués, les blessés graves et les disparus, la Russie a perdu 1 200 000 combattants depuis quatre ans, contre environ 500 000 Ukrainiens (chiffres de l’ISW, début 2026).
Moscou a aussi perdu près de 10 000 tanks et blindés, et plus de 400 avions de chasse, sans compter des dizaines de bateaux importants en mer Noire, espace déserté par les forces russes, après les foudroyantes offensives de drones navals ukrainiens en 2024 et 2025.
En 2025, deux paris hasardeux
Début 2025, Vladimir Poutine a fait deux paris.
Le premier, c’était que la pression de la masse humaine, poussée en avant comme de la chair à canon, sans égard aux pertes encourues, entraînerait un effondrement des lignes ukrainiennes, une démoralisation totale du camp ennemi.
Échec sur ce plan. Les Ukrainiens sont fatigués, exaspérés, inquiets. Mais pas désespérés, ni d’humeur à lever le drapeau blanc. En ce tragique anniversaire, ils seraient même enclins à célébrer comme un miracle national ces quatre années de résistance.
Dans une interview à l’AFP le 20 février, Volodymyr Zelensky déclare : Honnêtement, nous ne sommes certainement pas en train de perdre la guerre.
Le second pari de Poutine, c’était qu’avec l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, la diplomatie russe arriverait à retourner les États-Unis contre l'Ukraine, privant Kiev d'un soutien crucial à son effort de guerre.
Le résultat est au mieux mitigé. Oui, Trump est fasciné par Poutine. Certains matins en se levant, il prend pour la Russie. Oui, il a maltraité Zelensky de façon indigne devant le monde entier. Et oui, Washington a effectivement cessé de fournir, en 2025, une aide militaire directe et gratuite à l’Ukraine.
Mais on a mis en place un mécanisme de remplacement, selon lequel les Européens financent désormais le maintien des fournitures américaines et l’augmentation des livraisons de matériel proprement européen.
L’abandon des États-Unis est réel, mais graduel, alors que les Européens, avec l’engagement de 90 milliards d’euros annoncé en décembre 2025, ont pris le relais, malgré leurs problèmes internes, leurs hésitations et leurs divisions sur le sujet, avec deux pays ouvertement dissidents sur 27 : la Hongrie et la Slovaquie.
Dans ces deux cas, les paris de Poutine n’ont pas donné les résultats escomptés.
Des surprises, des retournements sont toujours possibles. Mais ce retour sur 2025 laisse penser qu'à l'aube d’une cinquième année terrible, les perspectives militaires et diplomatiques de la Russie ne se sont guère améliorées, tandis que ses difficultés économiques et démographiques s'approfondissent.
Assez pour que Vladimir Poutine se ravise et fasse cesser le massacre?