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Groenland : comment les Européens ont offert une porte de sortie à Trump

Source: Les Echos:::
La base américaine de radars à Pituffik, dans le nord du Groenland, joue un rôle clé dans la détection d'éventuels missiles russes. (Photo Thomas Traasdahl/Ap/SIPA)
La base américaine de radars à Pituffik, dans le nord du Groenland, joue un rôle clé dans la détection d'éventuels missiles russes. (Photo Thomas Traasdahl/Ap/SIPA)

Le président américain s'est vu offrir de quoi sauver la face sur l'annexion du Groenland, sous la forme d'un « accord-cadre » négocié avec l'Otan, et d'une offre de renégociation avec Copenhague de l'accord de défense de 1951. L'affaire menaçait de devenir désastreuse pour la Maison-Blanche.

Par Yves Bourdillon

Une sortie par le haut inespérée, quoique comptant encore des zones d'ombre, et un risque de crise de l'Alliance atlantique sans précédent depuis soixante-dix ans. C'est ce que semble constituer l'accord-cadre que Donald Trump a affirmé mercredi soir, à Davos, avoir trouvé avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte.

Le président américain prétend que les Etats-Unis ont obtenu « tout ce qu'ils voulaient » et « pour toujours ». Mais « il reste encore beaucoup de travail » a averti, jeudi matin, Mark Rutte, qui a souligné que la question de la souveraineté du Groenland n'avait pas été abordée mercredi soir.

Encore des zones d'ombre

Elle constituait pourtant « le sujet crucial du bras de fer entre Washington et Copenhague », estime François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique et à l'International Institute for Strategic Studies. « Donald Trump soulignait bien que le titre de propriété était encore plus important que la sécurité, tandis que Copenhague disait qu'on peut parler de tout sauf de souveraineté. Heureusement, les Européens n'ont pas molli », alors que céder aurait eu un effet domino dangereux.

Donald Trump, qui n'excluait pas depuis l'été de recourir à la force et maintenait encore la veille que la sécurité des Etats-Unis imposait de disposer de la propriété pleine et entière du Groenland, et non d'un simple bail, a répondu, au contraire, d'un évasif « c'est possible », jeudi, lorsqu'on lui a demandé si les Etats-Unis finiraient par acquérir cette île glacée grande comme quatre fois la France.

L'accord-cadre impliquerait le stationnement de missiles américains, des droits miniers visant à exclure les intérêts chinois et une présence renforcée de l'Otan, selon un responsable européen. Cette solution, qui sauve finalement la face de toutes les parties, consisterait, de bonne source, en un bail à durée indéterminée pour des bases américaines. Comme ce qui est en place pour les Britanniques à Chypre, depuis 1960 avec un statut d'extraterritorialité proche de celui d'une ambassade.

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« Cela reviendrait effectivement à un abandon de souveraineté du Danemark mais sur quelques arpents, si c'est ça l'issue, ce n'est pas dramatique », estime Michel Duclos, expert du Moyen-Orient à l'Institut Montaigne et auteur notamment de « Diplomatie française ». Une solution de type « chypriote » réglerait de manière finalement acceptable « une crise qui laissera de gros dégâts dans la relation de confiance transatlantique, et qui n'aurait jamais dû avoir lieu, si Trump avait remarqué tout ce dont les Etats-Unis disposent déjà sur le plan sécuritaire dans le cadre de l'accord de défense de 1951 avec Copenhague », ajoute François Heisbourg.

VIDEO - Cet accord méconnu qui permet déjà à Washington d'agir au Groenland





Au risque toutefois de nouvelles tensions, ce dernier va être renégocié, a annoncé jeudi matin une source de l'Otan, sous couvert d'anonymat. Cet accord donne déjà quasiment carte blanche aux forces armées américaines sur le territoire groenlandais, même si elles doivent prévenir en amont les autorités, feuille de vigne préservant une souveraineté nominale.

Les Etats-Unis ne disposent plus que d'une seule base au Groenland, celle de Pitufik, dans le Nord, qui joue un rôle important dans le système d'alerte aérienne avancée des Etats-Unis. Washington ne maintient plus que 150 militaires sur ce site, contre 10.000 durant la guerre froide, ce qui va quelque peu à l'encontre de l'argument de Trump selon lequel le Groenland serait vital…

Les Européens ont sauvé l'essentiel avec une stratégie bien dosée.

Charles Lichfield, directeur adjoint de l'Atlantic Council


Charles Lichfield, de l'Atlantic Council, estime aussi que « les Européens ont sauvé l'essentiel avec une stratégie bien dosée - menace de rétorsions sur les droits de douane, déploiement au Groenland d'une poignée de soldats français, britanniques, allemands, scandinaves et néerlandais - qui aurait poussé à un niveau inacceptable le coût politique d'un fait accompli militaire américain ».

Les conditions dans lesquelles a été trouvé cet accord posent toutefois question, puisqu'on voit mal comment le secrétaire général de l'Otan pouvait disposer d'un mandat de négociation du Danemark - ce qu'a d'ailleurs rappelé la Première ministre, Mette Frederiksen, ce jeudi -, voire des autres pays européens dont l'architecture de souveraineté était menacée par leur plus puissant allié.

« On ne peut pas croire que cela n'ait pas été coordonné », fait toutefois valoir Michel Duclos. Partage des rôles : « Paris, Berlin et Londres affichant leur opposition, tandis que Mark Rutte offrait discrètement une porte de sortie au président américain. »

Une reculade surprenante

Cette reculade soudaine de Donald Trump peut surprendre au vu de la virulence de ses propos sur les huit pays qui s'étaient opposés à lui sur ce dossier, dont la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Il les menaçait de droits de douane punitifs à partir du 1er février, mais le président américain a annulé cette décision mercredi soir. Par conséquent, l'Union européenne a suspendu, jeudi matin, les préparatifs des représailles économiques.

« Sur les quatre cases qui comptent pour Trump, son ego, sa fortune, les sondages et Wall Street, les deux, voire les trois derniers s'alignaient contre ce projet, contrairement à ce à quoi il s'attendait, fait valoir Michel Duclos. D'où la nécessité de reculer, d'autant plus que les militaires américains ont dû faire passer le message que se fâcher pour ce 'morceau de glace' avec les Européens en première ligne dans le 'containement' de Moscou n'était pas judicieux ». Les sondages indiquent que seulement 18 % des Américains approuvaient la tentative d'annexion du Groenland.

« Et les taux d'intérêt sur les bons du Trésor américain avaient flambé ces derniers jours, tandis que la Bourse baissait, une conjonction rare et inquiétante pour la Maison-Blanche », souligne Charles Lichfield. Qui s'inquiète néanmoins pour la suite au vu des circonstances de cette « séquence bizarre qui a quand même vu des pays européens se sentir obligés de déployer des militaires pour dissuader leurs homologues américains d'envahir le territoire d'un Etat membre de l'UE, nouvel épisode de l'hubris de la Maison-Blanche ».

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