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Que se passe-t-il en Iran?

Des gens marchent dans une rue alors que des manifestations éclatent à la suite de l'effondrement de la valeur de la monnaie, à Téhéran, en Iran, le 5 janvier 2026.  Photo : Reuters / Majid Asgaripour
Des gens marchent dans une rue alors que des manifestations éclatent à la suite de l'effondrement de la valeur de la monnaie, à Téhéran, en Iran, le 5 janvier 2026. Photo : Reuters / Majid Asgaripour

Que se passe-t-il en Iran?

Des dizaines de morts et plus d’un millier d’arrestations d’un bout à l’autre du pays. Des édifices religieux vandalisés, et l’armée américaine qui pourrait s’en mêler. Assistons-nous au début d’une nouvelle commotion en Iran?

Quels sont les derniers développements?

Tout a commencé le 28 décembre dernier, lorsque des commerçants du Grand Bazar de Téhéran, dans le cœur de la capitale, ont collectivement fermé boutique pour protester contre les politiques économiques du pays.

Dans les jours qui ont suivi, ils ont été rejoints par des étudiants de plus de 10 universités du pays. Rapidement, des protestations ont rassemblé des milliers de personnes dans au moins 28 des 31 provinces du pays, d'après des vidéos publiées sur les réseaux sociaux et authentifiées par plusieurs médias.

La répression policière n’a pas tardé. Le bilan se chiffrerait autour de quelques dizaines de morts en date d’aujourd’hui, selon des ONG.

Mais en parallèle, pour la toute première fois de son règne, le président iranien Massoud Pezeshkian a dit comprendre la légitimité des revendications et a appelé les forces de l’ordre à ne pas s’en prendre aux manifestants. Pour plusieurs, cette déclaration étonnante est un signe que les assises du régime sont de moins en moins solides.

Pourquoi de tels soulèvements?

La grève des commerçants, qui a amorcé le mouvement, est avant tout d’ordre économique.

Un commerçant compte des billets de banque iraniens dans un magasin de la capitale Téhéran, le 7 janvier 2026.
Un commerçant compte des billets de banque iraniens dans un magasin de la capitale Téhéran, le 7 janvier 2026. Photo : afp via getty images / ATTA KENARE

La valeur du rial, la monnaie iranienne, a atteint un nouveau creux à la fin décembre : il faut désormais échanger 1,4 million de rials pour avoir 1 dollar américain, contre 0,8 million il y a seulement un an.

C’est loin d’être la seule fois que le rial plonge dans les dernières années, mais chaque fois, la moindre dévaluation complique énormément la vie quotidienne, puisque les Iraniens importent plusieurs biens courants, notamment par l'entremise d'un marché parallèle qui contourne les sanctions internationales.

Ces enjeux d’approvisionnement sont devenus encore plus flagrants ces derniers mois alors que des sécheresses records – les plus dévastatrices en 60 ans – ont miné les récoltes du pays. C’est un pays qui, depuis toujours, est connu pour son riz. Mais il n’y avait même plus de riz dans les marchés, explique Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Vue aérienne de champs, avec une large craque au sol, le 14 novembre 2025.
Il n’a presque pas plu entre mai et décembre 2025 à Téhéran, ce qui a amené les autorités à rationner l’eau potable et même à envisager – dans la surprise générale – le déplacement 14 millions de citadins. Photo : AFP / MORTEZA AMINOROAYAYI

En outre, cette crise monétaire se mêle à une inflation galopante, qui se maintient autour de 40 % par année depuis la pandémie de COVID-19 (contre environ 2 % au Canada). De quoi gruger continuellement le pouvoir d’achat des Iraniens, qui vivent sous un régime rigide et ultrareligieux, lequel multiplie les entorses aux droits de la personne depuis sa prise du pouvoir en 1979 lors de la révolution islamique.

Pour la politologue Hanieh Ziaei, spécialiste de l’Iran associée à la Chaire Raoul-Dandurand, il est évident que les revendications des derniers jours ne sont plus seulement économiques. Ce que demandent les personnes qui manifestent aujourd’hui, c’est carrément la fin du régime, souligne-t-elle.

En quoi est-ce différent cette fois-ci?

Ce n’est pas la première fois que le pays de 88 millions d’habitants est secoué par des manifestations politiques dans les dernières années.

En 2022, la mort en prison de la jeune Masha Amini – arrêtée par la police des mœurs pour avoir porté son voile de manière inappropriée – avait déclenché des manifestations historiques, violemment réprimées par la police, coûtant la vie à plus de 550 personnes.

Même si on est encore loin de l’ampleur des manifestations de 2022, certains signes laissent présager des fractures nouvelles, à commencer par l’endroit où tout a commencé le 28 décembre : le Grand Bazar de la capitale iranienne.

On dit souvent que le Grand Bazar de Téhéran, c’est le cœur et l’âme de l’économie iranienne. [...] Et là, c’est la première fois qu’il y a une rupture aussi frontale entre l’État et les commerçants.

Une citation deHanieh Ziaei, politologue et iranologue associée à la Chaire Raoul-Dandurand

Le professeur Sami Aoun va encore plus loin dans son analyse. Le Grand Bazar de Téhéran, c’est l’un des piliers les plus importants pour la légitimité du régime actuel. Il est principalement occupé par des Persans et des Azéris, des communautés qui sont très proches du régime, dit-il.

Des gens marchent dans le bazar, le 26 février 2023.
Datant du 17e siècle, le Grand Bazar de Téhéran est l’un des plus grands bazars couverts au monde, lui qui s'étend sur plus de 10 km. (Photo d'archives) Photo : Associated Press / Vahid Salemi

L’expert évoque aussi la « Guerre des 12 jours » menée contre Israël l’été dernier, qui s’est soldée par des frappes américaines sur des installations nucléaires, ainsi que par un sentiment de lassitude en Iran. Les gens se sont sentis désenchantés, sacrifiés. Ils se disent : "Où est allé tout l’argent que le régime investit dans notre défense, s’il n’est pas capable de nous défendre?"

C’est aussi la première fois que le régime reconnaît la légitimité d’une partie des revendications, signe qu’il a de plus en plus peur, de l'avis de Sami Aoun. [Les dirigeants iraniens] voient ce qui se passe au Venezuela. Non seulement ce pays était un important allié et partenaire économique pour l’Iran, mais on voit aussi ce que les États-Unis sont capables de faire. [Ils] changent de stratégie, dit-il.

Peut-on craindre une guerre ouverte avec les États-Unis?

Le 2 janvier dernier, le président américain Donald Trump a menacé d’intervenir une nouvelle fois en Iran si des manifestants y étaient tués. Il n’a pas précisé s’il évoquait des frappes ciblées, comme celles de l’été dernier (les frappes avaient ciblé des installations nucléaires), ou s’il envisageait une intervention terrestre.

Immédiatement, le ministre iranien des Affaires étrangères a averti que toute nouvelle intervention marquerait une ligne rouge qui entraînerait aussitôt une riposte de son armée. Nous savons précisément où frapper en cas d'atteinte à la souveraineté iranienne, a déclaré le ministre Abbas Araghchi.

Toutefois, selon Sami Aoun, il est peu probable que les États-Unis aillent de l’avant avec une invasion terrestre. S’ils veulent s’attaquer au régime, ils vont le faire de l’intérieur, en remplaçant le guide suprême par des candidats dits "réformateurs" et prêts à gouverner, croit-il.

Les Américains ne veulent plus faire les mêmes erreurs qu’en Irak en 2003, où on s’est retrouvé à faire du "nation-building", et ça s’est mal passé.

Une citation deSami Aoun, professeur à l'Université de Sherbrooke et directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand

À défaut d’intervenir, les Américains et les Israéliens pourraient aussi laisser le temps faire son œuvre. Le guide suprême, Ali Khamenei, est rendu à 86 ans. Donc, peut-être que les choses vont changer après sa mort, expose M. Aoun.

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