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Pourquoi l'Iran transforme Dubaï, "oasis de prospérité et de stabilité" en "zone de guerre"

Source: France 24::
Une colonne de fumée causée par une frappe iranienne est visible à l'arrière-plan de l'aéroport international de Dubaï, le 1er mars 2026. © Altaf Qadri, AP
Une colonne de fumée causée par une frappe iranienne est visible à l'arrière-plan de l'aéroport international de Dubaï, le 1er mars 2026. © Altaf Qadri, AP

La République islamique iranienne, cible d’une double offensive israélo-américaine, semble concentrer ses représailles dans les pays du Golfe sur les Émirats arabes unis, visés quotidiennement depuis samedi par des missiles et des drones iraniens. Décryptage avec Karim Sader.

Par : Marc DAOU

De fortes explosions ont encore été entendues, lundi 2 mars, à Dubaï, capitale des Émirats arabes unis. L'Iran poursuivait, pour une troisième journée consécutive, ses représailles contre ses voisins du Golfe, entraînés dans une guerre qu’ils subissent, en réponse aux frappes américano-israéliennes qui visent son territoire. En particulier les Émirats arabes unis, où les frappes iraniennes ont fait trois morts et 58 blessés, selon le ministère de la Défense.

Si Téhéran assure viser des cibles militaires américaines dans la région, depuis plusieurs jours les images de panaches de fumée s'élevant au-dessus des gratte-ciels et des hôtels de luxe de Dubaï, mégapole de près de 4 millions d'habitants, et des dégâts infligés aux aéroports émiratis, tournent en boucle sur les réseaux sociaux.

Selon Karim Sader, consultant spécialiste des pays du Golfe, les Émirats arabes unis incarnent "une cible particulièrement importante" - 137 missiles et 209 drones rien que samedi - alors même qu’elle n’abrite pas "d’intérêts américains directs" majeurs, contrairement à l’Arabie saoudite, Bahreïn, siège de la 5e flotte américaine, et le Qatar, où se trouve la base américaine d'Al-Udeid, la plus grande de la région.

Une "cible légitime" pour Téhéran

"En plus d’être une cible à portée de main pour les Iraniens, qui leur permet de manifester leur capacité de nuisance dans une zone particulièrement liée à l'économie du Golfe, les Émirats arabes unis sont signataires des accords d'Abraham et ont normalisé leurs relations avec Israël, rappelle-t-il. Ce qui rend cette cible, aux yeux de Téhéran, totalement légitime". 

Les Émirats arabes unis ont signé les accords d'Abraham de Donald Trump en 2020. Ils ont depuis approfondi leurs relations avec l’État hébreu en nouant d’importants liens économiques, et à travers une coopération accrue dans le secteur de la défense au point d’effectuer des manœuvres militaires conjointes, comme en 2024 en mer Rouge. Sous la houlette du président Mohammed ben Zayed Al Nahyane (souvent appelé "MBZ"), il s’agit du pays signataire qui a été le plus loin dans le rapprochement avec Israël.

"Alors que les Émirats sont restés très discrets pendant la guerre de Gaza, faisant profil bas malgré les pertes civiles considérables qui ont ému le monde arabe et même au-delà, les Iraniens tapent fort sur ce pays comme pour mettre à nu sa politique qui se voulait comme étant la plus neutre".

Le conflit actuel et la riposte iranienne "imposent un changement de décor radical pour les Émirats arabes unis, incarnation de la mondialisation économique et hub stratégique entre l'Asie, le Moyen-Orient et l'Occident, où vit une importante communauté d'expatriés, poursuit-il. Et pour Dubaï en particulier, une oasis de prospérité, de stabilité et d’opulence, devenue une zone de guerre". 

Et d’ajouter : "pour les Iraniens, attaquer Dubaï a plus d'impact sur l’économie mondiale et sur les opinions que de viser une des îles d'Arabie saoudite qui n'ont pas cette résonance internationale".

En outre, selon Karim Sader, la République islamique espère que "les conséquences économiques désastreuses de sa riposte dans le Golfe en général, et sur les Émirats arabes unis, en particulier", vont créer un "levier de pression" pour les monarchies de la région sur leur allié américain. 

"Avec l'intensification des attaques vers les pays du Golfe se dessine davantage une sortie de crise par la voie diplomatique qui se traduirait par des pressions de ces monarchies envers à la fois les États Unis, mais aussi Israël. En frappant son allié émirati, l'Iran cherche à pousser MBZ à tempérer l'escalade contre la République islamique", estime-t-il.

Le parapluie sécuritaire américain en question

De fait, les pays du Golfe sont finalement confrontés "au scénario qu’ils redoutent depuis des décennies, à savoir le cauchemar d’une réplique iranienne qui vise leurs territoires", souligne Karim Sader. 

L’allié américain qui a placé sous son parapluie sécuritaire l’ensemble des pays de la région, de par sa présence militaire physique, dans les bases, et à travers les contrats mirobolants de ventes d’armement, n’empêche pas l'Iran d'attaquer tous azimuts les pétromonarchies du Golfe.

Une colonne de fumée noire s'élève d'un entrepôt dans la zone industrielle de Sharjah City, aux Émirats arabes unis, après des informations faisant état de frappes iraniennes à Dubaï, aux Émirats arab
Une colonne de fumée noire s'élève d'un entrepôt dans la zone industrielle de Sharjah City, aux Émirats arabes unis, après des informations faisant état de frappes iraniennes à Dubaï, aux Émirats arabes unis, le dimanche 1ᵉʳ mars 2026. © Altaf Qadri, AP


"La stratégie du parapluie américain est un double échec, à la fois à l'échelle individuelle dans le sens où, paradoxalement, les pays du Golfe, de par leur proximité avec les États Unis, deviennent une cible plus importante pour Téhéran, note Karim Sader. Il s’agit d’un aussi d’un échec collectif, puisque pour l'instant, le Conseil de coopération du Golfe, censé justement parer à une menace iranienne, n’a pas pour l'instant adopté de position régionale, sachant que chacun des membres a son propre agenda et que  l'Iran ne se prive pas d'accentuer leurs divisions".

Jusqu’ici, aucun des pays du Golfe n’a répliqué aux attaques de missiles et de drones, laissant les États-Unis et Israël à la manœuvre.

"Comme leurs voisins, les Émirats arabes unis ne sont pas préparés à ce type de conflit et ont tout à perdre dans une logique militaire, d'où l'insistance de l'Iran à les cibler", explique-t-il. 

Le consultant rappelle que, ces dernières années, MBZ a principalement cherché à sécuriser les installations stratégiques du pays, qui rappelle-t-il "dispose de sa propre industrie de défense, d’une capacité opérationnelle considérée comme la plus développée dans le Golfe, et de plusieurs bases militaires dans la région". 

Cette démarche "ne visait pas uniquement à se protéger contre des menaces extérieures, notamment iraniennes", mais concernait en général la gestion des menaces sécuritaires, qu’il s’agisse de lutter contre le terrorisme ou de répondre à des cyberattaques. "Une stratégie mise à mal par les Iraniens", conclut Karim Sader.

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