Radio-Canada a recueilli les témoignages de plusieurs Iraniens qui vivent dans la République islamique au moment où les tensions entre Téhéran et Washington atteignent leur paroxysme.
Ils ont entre 20 et 60 ans et vivent dans diverses régions en Iran. Ils sont tous des témoins de premier plan de la répression sanglante qu’a menée le régime contre le mouvement de contestation, début janvier.
L'un est travailleur en santé dans le nord du pays, le deuxième est un chirurgien dans le sud, la troisième est une trentenaire résidente de Téhéran, la capitale, et le quatrième est chauffeur d'autobus dans l’ouest.
Radio-Canada s’est entretenue avec eux non seulement pour revenir sur ce qu’ils ont vécu les 8 et 9 janvier derniers, mais aussi pour mieux comprendre leurs aspirations et leurs craintes, tandis que les tambours d’une éventuelle guerre américaine contre l’Iran se font de plus en plus assourdissants et à l’heure où les négociations entre les deux pays entrent dans leur phase ultime.
Voici leurs témoignages.
Les noms des personnes et des lieux concernés ont été modifiés pour des motifs de sécurité.
Maintenant que j’ai vu de près les atrocités commises par le régime, je veux voir une forme de justice, dit Kazem, un soignant, à l’autre bout du fil.
La guerre va peut-être nous livrer cette justice-là. Je ne dis pas que c’est ce qui va arriver, mais c’est une possibilité, et c’est suffisant pour nous donner un minimum d’espoir.
Une citation deKazem, soignant
Ce travailleur de la santé s’est déplacé d’hôpital en hôpital, en clinique, dans une ville du nord de l’Iran, pour soigner le plus de blessés possible entre le 8 et le 10 janvier dernier, au pic des manifestations qui ont commencé contre la hausse du coût de la vie avant d’évoluer en un mouvement de contestation pour réclamer la chute du régime islamique.
À lui seul, il a vu 500 blessés, la plupart par balles réelles, affirme-t-il.
« C'était le chaos »
L'organisation Human Rights Activists News Agency (HRANA), basée aux États-Unis, a recensé plus de 7000 morts, des manifestants pour la plupart, tout en précisant que le bilan réel est probablement bien plus élevé. Les responsables iraniens reconnaissent quant à eux plus de 3000 morts dans ces manifestations, mais ils imputent les violences à des actes terroristes orchestrés par les États-Unis et par Israël.
Le président américain Donald Trump, de son côté, a estimé plus tôt cette semaine que le nombre de manifestants iraniens tués en deux jours dépasserait les 32 000.
C’était le chaos, se rappelle Kazem. Il y avait un nombre inouï de blessés. Toutes les cinq minutes, j’avais un nouveau patient sur la civière devant moi.
Puisque les hôpitaux de la région où il se trouve manquent de ressources, il s’est retrouvé à effectuer des tâches généralement réservées aux médecins spécialistes.
« Surveillance perpétuelle »
Ebrahim est chirurgien. Il travaille dans un hôpital du sud de l’Iran. Nous ne sommes pas préparés à cet afflux de blessés, dit-il lors d’un entretien téléphonique avec Radio-Canada. On n’est absolument pas formés pour la prise en charge des blessés en temps de crise, que ce soit des blessés d’un tremblement de terre ou des blessés de guerre.
On n’est même pas préparés pour soigner des blessés d’un renversement d’autobus, ajoute-t-il encore. On ne saurait pas quoi faire, et ça, il faut le dire.
Ebrahim dénonce également la présence permanente dans les hôpitaux d’agents en civil qui, selon lui, travaillent pour le régime. Ils sont partout, ils se font passer pour des infirmiers, des médecins ou même des étudiants, dit-il. Ils agissent comme les yeux et les oreilles du régime et on est donc soumis à une surveillance perpétuelle.
Kazem confirme qu'il a vu des agents en civil armés dans les hôpitaux qu’il a visités au pic de la contestation. Il s’agit de bassidjis, des miliciens affiliés au régime. Ils étaient armés d’AK-47 et menaçaient les patients et le personnel hospitalier, raconte-t-il. Certains d'entre eux étaient chargés de prendre des photos et des images vidéo des blessés qui arrivaient à l’hôpital.
Le soignant dit avoir tenté de sauver le plus de patients en modifiant la raison de leur admission. Par exemple, si une personne se présentait avec une blessure par balle à l'abdomen, on le signalait au service des urgences comme si elle souffrait simplement d’une douleur abdominale, explique-t-il. De même, si une personne se présentait avec une blessure par balle aux parties génitales, on la prenait en charge dans le service d’urologie. On évitait ainsi de faire passer le patient par les urgences, pour sa propre sécurité, afin d'éviter de croiser les bassidjis.
Des blessés de tous les âges
Kazem semble toujours hanté par des scènes qu’il n’est pas près d’oublier, comme celle d’agents en civil qui traînaient le cadavre menotté d’un homme de 39 ans, mort d’une balle à la tête. Je l’ai reconnu parce que sa mère et sa sœur étaient venues 15 minutes plus tôt à l’hôpital à sa recherche. Elles m’avaient montré sa photo.
Il y a aussi l’histoire de cette grand-mère de 70 ans qui a reçu une balle dans l’abdomen à un barrage routier gardé par des miliciens en civil, poursuit le soignant. Elle était en voiture avec sa fille et sa petite-fille lorsqu’elle a été blessée. Sa fille a subi un choc nerveux pendant qu’on pratiquait une réanimation cardio-respiratoire pour tenter de sauver sa mère, tandis que les agents en civil étaient debout dans un coin de la salle en train de rire.
Fariba se rappelle qu'elle a vu des femmes et des hommes âgés ainsi que des femmes voilées ou même qui portaient le tchador manifester dans les rues de Téhéran le 8 janvier dernier. J'étais vraiment stupéfaite. Il y avait beaucoup de gens qui manifestaient en famille.
Elle affirme qu’elle n’avait pas vu autant de diversité lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté », déclenché en septembre 2022 après la mort en garde à vue de Mahsa Amini, arrêtée pour non-respect de la stricte tenue vestimentaire islamique.
La question du voile n'était pas une préoccupation pour tout le monde. Mais maintenant, la crise économique et l'inflation concernent beaucoup plus de gens. Tout le monde subit les mêmes pressions et c’est pour cela qu’on était très nombreux à manifester.
Une citation deFariba, résidente de Téhéran
Javad, chauffeur d'autobus, se trouve dans une ville de l’ouest de l’Iran. Je n’avais jamais vu les rues ainsi auparavant, raconte-t-il. La plupart des magasins étaient fermés, les gens étaient tous en train de manifester.
Selon lui, les forces gouvernementales ont d’abord fait usage de gaz lacrymogène pour disperser la foule, mais, une fois la nuit tombée, on entendait de violents tirs d'armes à feu. Une fille de 8 ans aurait été tuée dans la rue où il se trouvait. C'était comme si l'on entrait dans un champ de bataille, dit-il encore. J’ai eu peur, j'ai donc fait demi-tour et j'ai remonté la rue à contresens, car les bruits étaient vraiment terrifiants.
Tous les Iraniens interrogés disent craindre pour leur avenir dans leur pays. Ils sont pessimistes quant aux négociations en cours entre Téhéran et Washington. Ces pourparlers, qui se déroulent jeudi à Genève, sont perçus comme les discussions de la dernière chance entre les deux pays.
Les Américains tentent d'arracher un accord qui garantirait notamment que l'Iran ne se dote pas de l'arme atomique, tandis que Téhéran se défend d'ambitions militaires, mais insiste sur son droit au nucléaire civil.
En cas d'échec de la diplomatie, les États-Unis ont menacé de frappes et ont d'ores et déjà déployé un dispositif militaire massif dans la région du Golfe.
Ça sera un échec, prédit Ebrahim. Nous, les Iraniens, nous sommes des nationalistes, mais tout le monde regarde le ciel en attendant les bombes américaines, déplore-t-il. Ça, c’est très triste. Les Iraniens comptent les jours en attendant que les Américains nous bombardent [...] pour nous libérer.
On le sait que ça va être un enfer. On va voir l’enfer avec nos yeux, mais on est prêts pour ça.
Une citation deEbrahim, chirurgien
« Pas d'autre option »
Kazem adopte lui aussi un ton fataliste. En théorie, les guerres étrangères doivent être condamnées et, normalement, je suis le premier à le faire. Cependant, compte tenu des atrocités qui ont été commises, je ne peux pas m'empêcher de réclamer justice, explique-t-il.
Selon lui, le peuple iranien a besoin non pas de paroles de solidarité de la part du reste du monde, mais de véritables actions pour faire tomber le régime, même s’il ne voit pas d'autres personnes crédibles capables de prendre la relève.
Je ne peux pas dire que je suis très optimiste quant à l'avenir, car nous subissons les conséquences de décennies d'oppression, dit ce soignant. Nous n'avons pas d'autre option, mais nous en sommes arrivés à un point où nous sommes prêts à accepter n'importe quoi.
Quand on se noie, on s'accroche à n'importe quelle corde qu’on nous jette.
Une citation deKazem, soignant
« Il faut rester »
Fariba et Javad sont tous deux de fervents partisans de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien shah d’Iran. Ce dernier demande souvent à Donald Trump une intervention militaire urgente en Iran et répète sa proposition d'y assurer une transition politique.
Je suis optimiste en pensant aux Iraniens de la diaspora qui sont très actifs, à la communauté internationale qui entend notre voix ou encore à [Reza] Pahlavi, qui est notre leader, affirme Fariba. J’espère que tout ce sang n’a pas été versé pour rien et que ce régime va tomber. Le meilleur scénario pour nous, c'est que les Américains viennent et, du jour au lendemain, comme au Venezuela, les ramassent et les emmènent loin d’ici.
Ebrahim, quant à lui, ne partage pas son enthousiasme. Il estime que le fils du shah, qui vit en exil aux États-Unis depuis l’âge de 18 ans, ignore complètement la complexité de la société iranienne.
Il a des connaissances théoriques, mais il ne connaît pas le quotidien des Iraniens, tandis que nous, ici, on est au cœur de l’action, ajoute-t-il.
Je ne veux pas que le rêve se transforme en cauchemar.
Une citation deEbrahim, chirurgien
À la question de savoir s’il compte rester dans son pays malgré tout, Ebrahim lâche un oui, suivi d’un rire crispé.
Il faut rester, explique-t-il. Les gens sont très braves, ils ont donné leur vie et leur sang pour la liberté alors qu’ils auraient pu quitter ce pays. Il ne faut pas déserter.
Avec les informations de Agence France-Presse