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Trump vs Powell : la dernière bataille de la Fed

Source: Les Echos:::
L'indépendance de la Fed, pilier de la stabilité monétaire, est mise à rude épreuve par les ambitions politiques de Donald Trump. (Collage Arnaud Poilleux, SIPA, iStock)
L'indépendance de la Fed, pilier de la stabilité monétaire, est mise à rude épreuve par les ambitions politiques de Donald Trump. (Collage Arnaud Poilleux, SIPA, iStock)

Par Bastien BouchaudSolveig Godeluck

Un soir de janvier, le deuxième dimanche de l'année, Jerome Powell est instantanément devenu un héros - ou un renégat, c'est selon. Le président de la Fed a finalement dénoncé les pressions de Donald Trump. Prenant à partie l'Amérique, il a révélé dans une courte vidéo qu'une enquête judiciaire venait d'être lancée contre lui par le département de la Justice. Les banquiers centraux à travers le monde et plusieurs élus républicains ont pris publiquement sa défense, poussant le chef de l'Etat à nier toute implication dans cette sombre affaire.

Pour la première fois, ce discret serviteur du bien public a appelé un chat un chat. Les accusations portées contre lui n'ont rien à voir avec le motif invoqué, c'est-à-dire les dérapages de coûts de rénovation des bâtiments de la Fed et son témoignage au Congrès, a-t-il déclaré avec solennité. « Ce ne sont que des prétextes. La menace de poursuites pénales est la conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d'intérêt en se fondant sur sa meilleure évaluation de ce qui est dans l'intérêt public, plutôt que de se conformer aux préférences du président. »

Pas une fois Jerome Powell n'a parlé d'« indépendance de la Fed ». Pourtant, c'est bien ce dont il est question. Le retour au pouvoir de Donald Trump, le président qui l'avait nommé en 2019, secoue l'institution garante de la stabilité monétaire comme rarement.

« Crétin », « gros nul », « débile complet »

Le dernier assaut de cette ampleur remonte à plus de cinquante ans en arrière, lorsque le président Nixon avait nommé son ami Arthur Burns à la tête de la Fed, puis l'avait forcé à mener une politique monétaire expansionniste, pour se faire réélire en 1972. Le pays s'était retrouvé avec une inflation à deux chiffres, aggravée par le choc pétrolier.

Mais Donald Trump sait mieux. Il a affirmé être plus compétent que les spécialistes de la Fed pour déterminer la politique monétaire et veut ramener les taux directeurs à 1 %, ce qui reviendrait à les abaisser de 2,5 points de pourcentage supplémentaires. Selon lui, Jerome Powell est un « crétin », un « débile complet », un « gros nul ».

En juillet, le président est passé à l'attaque en utilisant des dossiers montés par son administration. Prétextant des rénovations ostentatoires au siège de la Fed, il a visité le chantier face aux caméras, casqué, accompagné d'un Powell mortifié.

Le limogeage choc de Lisa Cook

Puis en août, il a démis la gouverneure Lisa Cook, qui avait été nommée par Joe Biden, en l'accusant d'avoir déclaré deux résidences principales dans le cadre de prêts immobiliers personnels. Elle a contre-attaqué en justice et gardé sa place en attendant que la Cour suprême tranche sur son cas.

A Washington, le 24 juillet 2025, Donald Trump critique Jerome Powell au sujet des dépenses liées à la rénovation du siège de la Fed.
A Washington, le 24 juillet 2025, Donald Trump critique Jerome Powell au sujet des dépenses liées à la rénovation du siège de la Fed.Photo Getty Images Via AFP



Une audience ce mercredi de la plus haute instance judiciaire américaine devait donner des indices sur la décision à venir. Signe de l'importance du moment, Jerome Powell était présent en personne à cette audience. Dans un jugement précédent, en mai, les magistrats suprêmes ont autorisé le président à remodeler les agences indépendantes, mais ils ont semblé vouloir protéger la Fed de cette ingérence, en la présentant comme « une entité quasi-privée à la structure unique ».

Le choix de la Cour sera lourd de conséquences pour l'indépendance de la Fed. Donald Trump veut la majorité au conseil des gouverneurs en charge de la politique monétaire, composé de douze votants dont sept membres permanents et cinq présidents tournants des Fed régionales. Si Lisa Cook tombe, d'autres têtes suivront.

« Une banque centrale très byzantine »

Le président peut déjà compter sur quelques noms. Il va nommer le successeur de Jerome Powell, dont le mandat s'achève en mai. Il a confiance dans Christopher Waller, qu'il avait choisi comme gouverneur en 2020, et dans Michelle Bowman, qu'il a élevée à la vice-présidence en charge de la supervision financière, peu après son retour au pouvoir. Et son conseiller économique Stephen Miran, qu'il a nommé au conseil par intérim, a bousculé des réunions habituellement très consensuelles.

Mais la collégialité et la technicité continuent à prévaloir. « Cela frustre Donald Trump que le pouvoir soit si distribué à l'intérieur de la Fed », observe Mark Spindel, co-auteur du livre « The Myth of Independence. How Congress Governs the Federal Reserve ».

« Nous avons une banque centrale très byzantine. C'est une structure un peu dingue, d'ailleurs ce n'est même pas une banque centrale, mais une Réserve fédérale. Cela reflète une constante dans notre pays, le souci que Wall Street ou Washington n'aient pas trop de pouvoir », analyse le fondateur de la société de conseil financier Potomac River Capital.

Quand Roosevelt prend les manettes

L'indépendance n'en demeure pas moins circonscrite - elle ne s'applique pas à la supervision bancaire - et imparfaite. Le Congrès a institué la Fed en 1913 à la suite d'une panique bancaire. Le secrétaire au Trésor siégeait à son conseil.

Après avoir carrément pris les manettes de la politique monétaire pendant la Grande Dépression, le président Roosevelt a promulgué en 1935 la loi consacrant la structure actuelle, fondement de l'indépendance. En 1977, le Congrès a assigné une double mission à la banque, emploi maximal et stabilité des prix, la laissant libre d'utiliser sa boîte à outils.

Cela n'a pas empêché les chefs d'Etat successifs de chercher à imprimer leur volonté sur la Fed. Avant Nixon, Lyndon Johnson a tourmenté McChesney Martin. George H.W. Bush a demandé à Alan Greenspan de baisser les taux lors de son discours sur l'état de l'Union en 1992. A partir de son successeur Bill Clinton, les pressions sont restées en coulisse.

Un bilan devenu énorme après la crise

Pour Mark Spindel, c'est vraiment le krach de 2008 qui a sanctifié l'idée de l'indépendance. « Alors que la crise avait été provoquée en grande partie par nos superviseurs et régulateurs bancaires, la Fed s'est retrouvée avec une autorité plus centralisée et un bilan plus important, parce que les politiciens ont voulu éviter d'être tenus responsables des conséquences négatives. Ils cherchent à se couvrir. »

Cela a été un tournant dans l'histoire des banques centrales occidentales, qui ont ajouté à leur panoplie des interventions massives sur les marchés, des programmes d'achat de milliers de milliards de dollars de dettes publiques et privées. Après quatre années de régime sec, le bilan de la Fed s'élève encore à plus de 6.500 milliards, contre moins de 1.000 milliards jusqu'en 2008.

Cette expansion a nourri les suspicions d'une influence croissante et sans précédent de la Banque centrale sur les marchés et l'économie. Les premières polémiques et controverses autour de l'indépendance dénonçaient un « gouvernement des experts » dans sa tour d'ivoire. Jerome Powell, alors simple gouverneur de la Réserve fédérale, s'était ému des appels à « auditer la Fed » en 2015, alertant face aux risques de soumettre la politique monétaire à des « pressions politiques ».

Victimes de l'inflation

Les incursions de la Fed sur les enjeux de finance verte, encouragés par Biden, en ont fait une cible légitime pour les républicains climato-sceptiques. Elle s'est donc retirée du réseau pour le verdissement du système financier (NGFS) juste avant l'investiture de Donald Trump, en invoquant « l'extension de son périmètre à des enjeux qui dépassent le mandat », ce qui sonne comme une reconnaissance de ses errements, tirée à hue et à dia selon qui détient le pouvoir à Washington.

La façade du bâtiment Marriner S. Eccles de la Réserve fédérale à Washington, en pleins travaux de rénovation qui ont déclenché les foudres de Donald Trump.
La façade du bâtiment Marriner S. Eccles de la Réserve fédérale à Washington, en pleins travaux de rénovation qui ont déclenché les foudres de Donald Trump.Photo Getty Images Via AFP

L'animosité de Donald Trump envers Jerome Powell est d'une nature plus personnelle. Sur le papier, il coche toutes les cases pour lui plaire. Pendant la crise du Covid, il a prouvé qu'il était prêt à prendre des risques sur le front de l'inflation en gardant les taux bas aussi longtemps que possible pour limiter les dégâts sur l'emploi.

Mais par la suite, il a été tenu pour responsable de l'envolée des prix - la facture des courses est 30 % plus chère depuis février 2020. Ce dérapage a aussi contribué à l'impopularité de Joe Biden et facilité le come-back de Donald Trump.

Wall Street n'y croit pas trop

Quand la Fed a engagé les premières baisses de taux deux mois avant l'élection de 2024, une fois la désinflation bien engagée, Donald Trump a accusé Jerome Powell de vouloir faire élire sa rivale démocrate, excitant la horde Maga contre elle.

Malgré toute cette hargne, il n'est pas certain que Donald Trump parvienne à mater la Réserve fédérale. C'est d'ailleurs ce que semblent croire les marchés. Compte tenu de l'assaut sans précédent mené par la Maison-Blanche contre l'indépendance de la Fed, « le marché des bons du Trésor a été étonnamment calme, très ordonné », souligne un professionnel d'une grande banque de Wall Street.

« La composition du comité est restée assez stable », observe-t-il. La structure collégiale offre des garde-fous importants : « Le reste du comité peut se mobiliser et contrecarrer » un président isolé. La Fed a renouvelé la grande majorité des présidents de ses antennes régionales à l'unanimité dès le mois de décembre, bien en amont de la fin de leur mandat en février.

Des économistes très respectés pour succéder à Powell

Les favoris pour succéder à Jerome Powell « sont des économistes très respectés, et je ne pense pas que les marchés y verront un problème », poursuit le banquier. Cela inclut Kevin Hassett, l'actuel conseiller économique de Trump qui faisait, jusqu'à il y a peu, figure de favori.

Les poursuites engagées contre Powell font désordre à l'aube d'une transition à la tête de la Fed longuement préparée par Scott Bessent, le secrétaire au Trésor. Des élus clés au Sénat ont volé au secours de la Fed et menacent désormais de bloquer toute nomination à son conseil tant que Powell fera l'objet de poursuites.

Résultat, Jerome « Trop Tard » Powell, comme l'a surnommé Donald Trump, pourrait rester aux manettes plus longtemps que prévu, voire décider de traîner au conseil jusqu'à la fin de son mandat de gouverneur, en 2028.

L'enjeu de la dette publique

Le successeur de Jerome Powell, quel qu'il soit, prendra les rênes de la banque centrale avec un lourd handicap. Si l'inflation devait repartir à la hausse, il ou elle risque de se retrouver pris en étau entre les exigences de la Maison-Blanche et les marchés. La menace est prise très au sérieux à Wall Street, où certains des plus grands gérants d'actifs, comme Pimco, estiment qu'elle va contribuer à pousser les investisseurs hors des Etats-Unis.

Les attaques contre l'indépendance de la Fed risquent « d'augmenter les anticipations d'inflation et d'entraîner une hausse des taux à terme », a mis en garde le patron de JPMorgan, Jamie Dimon, s'attirant une volée de bois vert de Donald Trump. La Banque centrale peut jouer sur le levier des taux d'intérêt à court terme, mais les Etats-Unis s'endettent à long terme. Avec une nuée de déficits à l'horizon et une dette publique supérieure à 100 % du PIB, le pays ne peut pas vraiment se le permettre.

Pour l'instant, les investisseurs sont convaincus que la Cour suprême mettra un terme aux visées de Donald Trump sur la Réserve fédérale une bonne fois pour toutes, lorsqu'elle rendra sa décision en juin ou en juillet. Mais rien n'est moins certain. La Cour, si favorable au renforcement du pouvoir exécutif, devrait se renier pour protéger la Fed de l'arbitraire présidentiel. L'indépendance de la Réserve fédérale se joue à quitte ou double.

Bastien Bouchaud et Solveig Godeluck (Bureau de New York)

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