Le ministre américain de la Santé, Robert F. Kennedy Jr, semble avoir obtenu, mercredi, le renvoi de la patronne des Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies. Une décision qui illustre la crise profonde entre cette institution et son ministre de tutelle, qui affirme avoir la formule pour "Make America Healthy Again".
Elle n’aura tenu qu’un mois. Susan Monarez, la directrice des très influents Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), a été limogée par la Maison Blanche mercredi 27 août. Elle avait été confirmée à ce poste fin juillet par le Sénat.
Une décision choc qui illustre la profonde crise qui s’est installée entre la principale agence sanitaire des États-Unis et Robert F. Kennedy (RFK) Jr, le ministre de tutelle, sept mois seulement après son arrivée à la tête du ministère de la Santé.
Série de démissions aux CDC
Un certain flou subsistait encore, jeudi, quant à l’obligation ou non pour Susan Monarez de tirer sa révérence. Poussée d’abord vers la sortie par RFK Jr, cette scientifique avait refusé de partir, arguant, par la voix de ses avocats, que seul le président pouvait limoger une fonctionnaire dont la nomination a été validée par le Congrès.
D’où l’intervention de la Maison Blanche. Mais là encore, Susan Monarez traîne des pieds. Elle affirme que la décision n’émane pas directement du président, puisque Donald Trump n’est pas cité directement dans le communiqué de la Maison Blanche annonçant son renvoi.
En lieu et place de cette scientifique de profession, la Maison Blanche va nommer Jim O'Neill, bras droit du ministre RFK Jr et ex-financier de la tech, comme directeur par intérim des CDC, a rapporté le Washington Post.
S’il y a confusion sur la manière de faire, la volonté de Robert F. Kennedy Jr de se débarrasser de la cheffe des CDC ne fait, quant à elle, aucun doute. Le ministre de la Santé lui reproche de ne pas avoir soutenu officiellement sa volonté d’annuler certaines autorisations pour des vaccins contre les coronavirus tels que le Covid-19. "Susan Monarez a subi, pendant plusieurs jours, la pression de Robert F. Kennedy Jr." en ce sens, assure le Washington Post.
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L’organisme joue, en effet, un rôle décisif dans la définition des politiques vaccinatoires aux États-Unis. Un sujet central également pour Robert F. Kennedy Jr, dont "les positions controversées en la matière l’ont poussé à faire de la réforme de la politique de vaccination contre le Covid-19 l’un de ses principaux objectifs", souligne Stephanie Alice Baker, sociologue à City St George's, University of London. Le ministre a été accusé d’être influencé par des théories du complot – notamment sur un prétendu lien entre vaccins et autisme.
Le renvoi tonitruant de Susan Monarez a entraîné une série de démissions de plusieurs hauts responsables des CDC. C’est celle de Demetre C. Daskalakis qui a fait le plus de bruit. Le directeur du Centre national pour l’immunisation et les maladies respiratoires a posté jeudi un long message sur X justifiant son départ en affirmant que le ministère de la Santé "utilisait les CDC pour justifier des politiques qui n’ont rien à voir avec la réalité scientifique et servent non pas à améliorer la santé du public mais à la mettre davantage en danger".
Des accusations graves qui illustrent le profond fossé entre une partie du personnel des CDC et le ministère. Il ne s’agit pas seulement d’une incompatibilité entre RFK Jr et Susan Monarez.
Maha n’est pas Maga ?
À l’origine, le nouveau ministre de la Santé avait été accueilli avec un mélange de méfiance et de curiosité. D’un côté, son scepticisme à l’égard des vaccins, notamment durant la crise sanitaire du Covid-19, avait sérieusement écorné sa réputation dans les milieux scientifiques. Mais il jouissait aussi d’une certaine "crédibilité acquise en tant qu’ancien avocat et militant de la cause environnementale qu’il a su mettre au profit de la promotion des questions de santé", précise Stephanie Alice Baker.
"J’étais optimiste à l’idée de pouvoir informer le nouveau ministre sur des sujets clés pour la santé des Américains [...] et ainsi définir une voie commune pour soutenir sa vision du "Make America Healthy Again" [Maha, "remettre l’Amérique en bonne santé", une variation du slogan de Donald Trump "Make America Great Again" pour le secteur de la santé, NDLR]", reconnaît Demetre C. Daskalakis dans son message sur X.
Le mouvement "Maha" initié en 2025 par Robert F. Kennedy Jr est central pour comprendre l’influence politique du ministre. Malgré le parallèle évident avec le Maga de Donald Trump, cette proposition politique est moins marquée à droite et certains influents promoteurs se définissent comme démocrates, souligne le New York Times. "C’est un mouvement populiste qui promeut le retour d’une certaine grandeur américaine et affirme vouloir réaliser d’importants changements en mettant en avant la liberté individuelle et la lutte contre les conflits d’intérêts et la corruption dans les domaines de la santé", résume Stephanie Alice Baker.
L'attrait de Robert F. Kennedy Jr s'explique par ses critiques répétées contre "Big Pharma" et autres intérêts privés qui tenteraient d’influencer les politiques sanitaires américaines. "Celles-ci sont jugées légitimes" des deux côtés de l’échiquier politique, résume Stephanie Alice Baker.
Depuis son arrivée au ministère de la Santé, Robert F. Kennedy Jr a d’ailleurs surtout communiqué autour de ces questions. Il a fait la promotion d’une série de réformes censées mettre à mal la culture de la "junk food". Ainsi, il a obtenu l’interdiction de certains colorants synthétiques pour des céréales, a mis un terme à un vide juridique qui permettait à certains fabricants d’utiliser des additifs alimentaires pas encore testés dans leurs produits. Tout ça au nom de la lutte contre les maladies chroniques qui est, officiellement, la grande cause de RFK Jr, souligne NPR, la radio publique américaine.
Complotistes à tous les étages
Mais les détracteurs du ministre soutiennent que ce ne sont que quelques gouttes d’eau dans un océan d’aliments ultratransformés aux États-Unis. Et que l’impact de ces mesures risque d’être limité par rapport aux conséquences plus profondes de la face obscure de sa politique.
Ces aspects plus controversés doivent beaucoup au conspirationnisme qui semble animer le ministre sur des questions sanitaires cruciales. Ainsi, il a commandé une "étude majeure" sur les possibles liens entre vaccination et autisme, dont les résultats doivent être publiés en septembre.
Il a chargé David Geier, un médecin connu pour ses positions conspirationnistes en matière de vaccin, de superviser les travaux. Si cette étude apporte de l’eau au moulin de cette thèse, pourtant contredite par plus d’une décennie de travaux sur cette question, "cela participera à décrédibiliser la recherche scientifique", souligne l'immunologue Yonatan Grad dans un entretien accordé au journal de l’université de Harvard.
Dans le même esprit, le ministre a promu, fin mai, une étude sur la santé des enfants truffée d'erreurs et de références à des publications factices. Là encore, cela peut renforcer l’impression chez certains que les études officielles ne sont pas plus sérieuses que les théories du complot trouvées sur Internet.
En juin, Robert F. Kennedy Jr a ensuite limogé tous les membres du Comité consultatif sur les pratiques de vaccination (Acip) qu’il a accusés, sans preuve, d’être soumis à l’influence des laboratoires pharmaceutiques. À la place, il a nommé de nouveaux membres aux profils beaucoup plus controversés. La star de cette nouvelle mouture de l’Acip est Robert Malone, qui était devenu l’un des scientifiques favoris des antivax américains durant la pandémie de Covid-19. "C’est un peu comme si vous remplaciez tous les contrôleurs aériens des États-Unis par des individus qui non seulement ne savent pas comment fonctionne le trafic aérien, mais qui également ne croient pas, pour certains, qu’un avion puisse voler", avait regretté Sean O'Leary, le directeur du Comité américain sur les maladies infectieuses.
En parallèle, le ministre a annulé plusieurs programmes de recherche sur des nouveaux vaccins. Début août, il a ainsi mis un terme à une ambitieuse étude sur les vaccins pour traiter des cancers.
La bataille autour de la direction des CDC constitue ainsi la goutte qui semble avoir fait déborder le vase. Et pour ces scientifiques, il ne faut pas laisser quelques bonnes initiatives cacher le fait que "le risque est réel de revenir à la période prévaccin aux États-Unis", regrette Demetre C. Daskalakis.
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