Les informations en provenance de l’Iran filtrent au compte-gouttes depuis la coupure totale des communications Internet par les autorités, il y a cinq jours. Radio-Canada a consulté l'avis d'experts pour tenter d’y voir plus clair.
L'Iran est coupé du monde depuis jeudi dernier. Ce jour-là, les autorités ont coupé les communications Internet partout au pays, dans un effort pour étouffer le mouvement de contestation qui secoue le régime depuis plus de deux semaines.
La contestation populaire, déclenchée le 28 décembre dernier en raison de la dégradation de la situation économique, a rapidement pris une tournure violente. Certains manifestants lancent désormais des appels à la chute du régime des mollahs, en place depuis la révolution islamique de 1979.
Avec le peu d’informations qui filtrent depuis cinq jours, difficile de décrire la situation sur le terrain. Des organisations des droits de la personne, qui ont un réseau de contacts dans plusieurs villes du pays, parlent de plus de 600 manifestants tués, tandis que le régime évoque plus de 100 morts parmi les forces de l'ordre. Des milliers de protestataires auraient également été arrêtés.
Pour y voir plus clair, Radio-Canada a consulté l'avis de plusieurs experts de l'Iran, qui ont répondu à nos questions.
1- En quoi est-ce différent cette fois-ci?
L’Iran n’en est pas à son premier mouvement de contestation. Le pays en a connu une dizaine depuis la chute du régime monarchique du shah et l’avènement de la révolution islamique, il y a 47 ans.
En juillet 1999, des étudiants universitaires se sont emparés des campus dans plusieurs villes iraniennes pour réclamer plus de libertés à la suite de la fermeture d’un journal réformiste. Dix ans plus tard, en 2009, le régime a dû affronter le mouvement dit vert, qui a rassemblé des millions d’Iraniens dénonçant la réélection jugée frauduleuse du président conservateur Mahmoud Ahmadinejad.
Et plus récemment, en 2022, des manifestations massives ont éclaté après la mort en détention de Mahsa Amini, une femme de 22 ans arrêtée pour avoir mal porté le voile.
Violemment réprimés, tous ces mouvements ont fini par s’estomper, échouant à faire tomber les mollahs.
Selon Talal Atrissi, professeur à l'Université libanaise et spécialiste de l'Iran, rien n’indique pour le moment que cette fois-ci sera différente.
Tout d’abord, dit-il, le régime a encore une base populaire assez importante dans le pays. Nous l’avons vu lundi avec les milliers de personnes qui sont descendues dans les rues du pays pour soutenir le pouvoir, à l’appel du président Massoud Pezechkian.
Ce dernier, un réformiste, a été élu en 2024 avec près de 10 millions de voix, suivi de très près par l’ultraconservateur Saïd Jalili, qui en a obtenu 9,5 millions.
Mais s’il y a une différence à souligner, c’est bien l’étincelle d’où est parti le mouvement de contestation. Les manifestations contre le régime ont commencé à la suite d’une grève des commerçants du bazar de Téhéran qui sont historiquement favorables au régime, explique M. Atrissi. Ça, c’est un élément nouveau, même si leurs demandes sont d’ordre économique et non pas politique.
Les commerçants dénoncent notamment l’effondrement du rial iranien et l’inflation rampante dans le pays qui a fait flamber les prix de plusieurs aliments essentiels, dont le riz, ou encore les œufs et la viande.
2- Quelle est l’étendue de la répression?
Hadi Ghaemi, directeur du Centre pour les droits de la personne en Iran, un organisme qu’il a fondé en 2008 à New York, dénonce un massacre en cours.
Lundi, son ONG a publié le témoignage d’un médecin qui a fui le pays après avoir soigné des manifestants, du 6 au 10 janvier, à Téhéran et à Ispahan. Selon lui, il a dû traiter des blessures par balles réelles, tirées à partir d’armes automatiques. Les types de blessures ressemblent à ceux qu’on voit normalement dans les zones de guerre, raconte M. Ghaemi, en se basant sur le témoignage du médecin. Il y en a qui ont été touchés à la tête, d’autres à la poitrine ou encore à l’abdomen.
Sur une vidéo authentifiée dimanche par l'Agence France-Presse, on voit des dizaines de corps enveloppés dans des sacs noirs devant une morgue de la capitale et ce qui semble être des Iraniens à la recherche de leurs proches disparus.
Les autorités indiquent quant à elles mener une guerre contre des terroristes, dénonçant des émeutes qui ont visé des bâtiments gouvernementaux, mais aussi des mosquées.
Il va falloir attendre le rétablissement des communications Internet pour connaître l'ampleur de la répression menée contre les manifestants, mais les histoires qui nous parviennent déjà sont assez troublantes, dit à Radio-Canada M. Ghaemi. Tant qu’Internet est coupé, cela veut dire que le régime a peur et qu’il est prêt à paralyser tout le pays dans le but de contrôler la rue et de réprimer les manifestants.
3- Qu’en est-il de l’opposition?
Dans une longue analyse publiée sur X, Danny Citrinowicz, ancien directeur de la division spécialisée sur l’Iran au sein du service de renseignement de l’armée israélienne, explique que l’une des raisons pour lesquelles ce mouvement de contestation risque d’échouer est l’absence de toute opposition officielle, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.
Il n'existe pas de véritable opposition au régime à l'intérieur de l'Iran, écrit M. Citrinowicz, qui est désormais chercheur associé non résident au sein de l'Atlantic Council, un groupe de réflexion américain.
Et à l’étranger, l'opposition est divisée et faible, contestant peut-être le régime sur un plan symbolique avec des appels au retour de la monarchie, mais sans influence sur le terrain, si ce n'est la diffusion massive de désinformation, poursuit-il.
L’absence de toute option de rechange au régime islamique fait dire à cet expert que de nombreux Iraniens opposés au régime craignent son effondrement et le vide qui en résulterait. Toujours selon lui, ce vide risquerait d’entraîner de l'instabilité au niveau régional ainsi qu’un possible morcellement de l’Iran.
En d'autres termes, nombreux sont ceux qui, tout en s'opposant au régime, redoutent profondément leur sort en cas de chute de celui-ci, indique encore M. Citrinowicz.
L'un des noms qui a circulé dans les médias est celui de Reza Pahlavi, fils du dernier shah d'Iran, qui vit en exil aux États-Unis. Il tente de se présenter comme une possible solution de remplacement, mais, selon plusieurs experts, il divise la diaspora iranienne, dont une partie voit en la monarchie un autre régime autoritaire et tyrannique.
4- Donald Trump pourrait-il faire tomber le régime?
Le président américain a répété ses menaces contre le régime iranien, affirmant qu’il est prêt à frapper durement le pays si la répression contre les manifestants se poursuit.
Les États-Unis avaient mené en juin des frappes contre les installations nucléaires iraniennes, aux côtés de leur allié Israël. La vague de contestation survient dans un pays affaibli par cette guerre de 12 jours et les coups portés à plusieurs de ses alliés régionaux, ainsi que par les sanctions liées à son programme nucléaire, rétablies en septembre par l'ONU.
Mais, selon Talal Atrissi, les États-Unis ont manqué leur chance. Ils n’ont pas réussi à faire tomber le régime lors de cette guerre de 12 jours, alors pourquoi réussiraient-ils maintenant?
Selon lui, l’ingérence flagrante de Washington en Iran ne joue pas en faveur des manifestants. Au contraire, cela renforce les soupçons entourant les visées des manifestants, ajoute-t-il, rappelant que le Mossad, l’agence de renseignement israélienne, a diffusé un message quelques jours après le début du mouvement de contestation pour dire que ses agents sont avec les manifestants, dans la rue.
La question est de savoir si l’administration Trump veut le chaos dans la région ou pas, mentionne encore M. Atrissi. Est-ce que Donald Trump veut un Iran morcelé ou bien un Iran unifié avec qui il peut négocier?
Lundi, la Maison-Blanche a indiqué que des frappes aériennes contre Téhéran sont sur la table. Toutefois, la diplomatie est toujours la première option pour le président, a déclaré lundi la porte-parole Karoline Leavitt, le pouvoir iranien adoptant un ton très différent dans des discussions privées avec l'émissaire américain, Steve Witkoff.
5- Que faut-il surveiller maintenant?
Il faut garder l’oeil sur plusieurs facteurs au cours des prochains jours, indiquent les experts.
Y a-t-il des signes de division au sein du régime? Les défections au sein de l'armée ou des fractures dans l'entourage du guide suprême restent les critères principaux pour faire vaciller le pouvoir en place.
Le talon d'Achille du système sécuritaire iranien, c'est l'armée, explique M. Citrinowicz dans son analyse publiée sur X. Il est peu probable que l'on observe des défections au sein des Gardiens de la révolution, compte tenu de leur profond attachement au régime, mais c'est précisément l'armée qui sera mise à l'épreuve en cas d'escalade significative de la répression, ajoute-t-il.
C'est le lâchage de l'appareil de sécurité, la fraternisation avec les manifestants qui peuvent entraîner sa chute, explique de son côté Clément Therme, chercheur associé à l'Institut international d'études iraniennes, cité par l’AFP. Dans quelle mesure les forces de l'ordre vont-elles continuer à obéir aux ordres et à tirer à balles réelles sur la foule?
Ensuite, il faudra surveiller ce que comptent faire les différents groupes d’opposants exilés à l’étranger. Vont-ils former une coalition capable de présenter une feuille de route crédible pour les manifestants? se demande Hadi Ghaemi. Ce serait, selon lui, une façon de dire aux protestataires que leur mobilisation finira bien par entraîner des réalignements politiques en leur faveur.
Enfin, sur quoi déboucheront les négociations entre le régime iranien et Washington? Selon M. Atrissi, les Iraniens sont connus pour leur pragmatisme et leur sens de la diplomatie. Le fait qu’ils sont en train de négocier avec les Américains démontre que la voie de la guerre n’est pas la seule voie envisageable, estime-t-il.
Avec des informations de l'AFP