Le Forum économique mondial de Davos porte bien mal son nom cette année. Il faudrait probablement le rebaptiser Forum « géopolitique », tellement les bouleversements de l’ordre mondial occupent le cœur des discussions.
Au départ, Mark Carney espérait surtout profiter de son séjour dans la petite station balnéaire des Alpes suisses pour courtiser les investisseurs étrangers et les inciter à dépenser leurs gros sous au Canada.
Il aura finalement utilisé sa tribune pour prononcer ce qui représente sans doute son discours le plus important sur la politique étrangère depuis qu’il est premier ministre.
Mark Carney y signale le début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n'est soumise à aucune contrainte. Il déplore que ces hégémonies aient commencé à recourir à l’intégration économique comme moyen de pression, aux droits de douane comme levier, à l’infrastructure financière comme moyen de coercition, aux chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter.
Même si jamais, dans son discours, Mark Carney n'accuse directement Donald Trump d’être responsable d’une telle rupture de l’ordre mondial, personne n’est dupe. C’est bien le président américain qui est visé.
Le premier ministre poursuit en invitant les puissances moyennes, comme le Canada, à s’unir contre les forces hégémoniques plutôt que d’y être subordonnées. Selon lui, ces pays intermédiaires doivent cesser de se concurrencer, mais plutôt se serrer les coudes pour créer une troisième voie.
Les puissances moyennes doivent agir de concert, car si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu, tranche-t-il.
Mark Carney semble écorcher au passage les fondements de la politique étrangère de son prédécesseur Justin Trudeau en se défendant d’adopter un multilatéralisme naïf et il assure que le temps est venu de cesser de faire semblant.
En clair : c’est la fin d’une époque. La fin de l’innocence. Et il est temps d’en finir également avec les génuflexions devant le géant américain.
Le fruit était certainement mûr pour un tel changement de ton.
Quelques heures avant que Mark Carney grimpe sur scène et s’installe au lutrin, Donald Trump avait une nouvelle fois fait allusion à l’annexion du Canada en publiant une photo générée par l'intelligence artificielle d’une rencontre au bureau ovale. Il y apparaissait une carte sur laquelle le drapeau américain tapissait non seulement le territoire des États-Unis, mais aussi ceux du Groenland, du Venezuela et, bien sûr, du Canada.
Pour leur part, les alliés européens sont alarmés de la ténacité avec laquelle le président américain paraît résolu à s'emparer de gré ou de force du Groenland. À Davos, le président français Emmanuel Macron a notamment appelé à rejeter la loi du plus fort et les tactiques d’intimidation.
Le discours de Mark Carney s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large des dirigeants occidentaux qui semblent en avoir assez de faire des pirouettes pour plaire à un président insatiable et mégalomane.
Si Mark Carney a bien expliqué la rupture de l’ordre mondial, on ignore comment il entend concrétiser sa nouvelle vision de la politique étrangère.
Cette alliance entre les puissances moyennes, comment la sceller? Quel est le plan pour dessiner cette troisième voie? Que faire si, ivre de son pouvoir, le président américain tente malgré tout d’annexer de nouveaux territoires? Est-ce que le Canada doit continuer à tenter de préserver un accord de libre-échange avec les États-Unis? Est-ce que ça vaut la peine de réviser l’ACEUM si Donald Trump renie sa parole continuellement?
Par ailleurs, même s’il appelle à voir le monde comme il est et à s'y adapter, Mark Carney continue de ménager la chèvre et le chou pour les dossiers délicats.
Il ne révèle toujours pas si le Canada prendra part, avec des alliés européens, à un exercice militaire au Groenland destiné à envoyer un message clair à Donald Trump sur l’intégrité territoriale de l’île danoise. Il entretient aussi le flou quant à sa participation au très controversé conseil de paix du président.
Après ce discours à Davos, les prochaines interactions de Mark Carney avec le président américain seront assurément scrutées de près.
Est-ce qu’invité à nouveau au bureau ovale Mark Carney sera encore au bout de sa chaise et tentera de le flatter dans le sens du poil, en le remerciant pour son leadership et en le qualifiant de président transformateur, comme il l’a fait en mai dernier?
Mark Carney bombe le torse à Davos en promettant une réponse moins conciliante à l’attitude belliqueuse du voisin américain, mais c’est à la longue que les Canadiens pourront juger si la politique étrangère du gouvernement prend un véritable tournant.
Au-delà des mots soigneusement choisis par le premier ministre, c’est avant tout à ses actions qu’il sera évalué.