Le régime chaviste a repris la main après l'exfiltration de Nicolas Maduro et s'engage dans des négociations avec une Maison-Blanche qui n'est pas du tout impatiente de voir la cheffe de l'opposition arriver au pouvoir.
Par Yves Bourdillon
La cheffe de l'opposition vénézuélienne et prix Nobel de la Paix, Maria Corina Machado, a affirmé lundi soir qu'elle prévoyait de revenir « le plus vite possible » dans son pays. Il serait alors prudent qu'elle y reste dans la clandestinité…
En effet, rien n'indique qu'un début de transition démocratique ait été enclenché au Venezuela, où la présidente par intérim, Delcy Rodriguez,a prêté serment ce mardi matin. Celle que l'opposante qualifie d'« architecte des tortures » semble contrôler la situation à la tête d'un clan militaro-affairiste qui a peut-être sacrifié son chef nominal, Nicolas Maduro, pour conserver le pouvoir dans le cadre de négociations secrètes avec la Maison-Blanche.
Ouverture du secteur pétrolier
Caracas était d'ailleurs quadrillé lundi soir par des unités militaires lourdement armées et des « collectivos », nervis du régime à moto qui ont intimidé et arrêté des passants dès samedi pour empêcher tout début de soulèvement après l'annonce de l'arrestation de Nicolas Maduro. Au moins sept journalistes ont été arrêtés lundi, la plupart à l'Assemblée nationale.
Les rassemblements en province contre le régime étaient peu nombreux et d'ampleur modeste, lundi. Visiblement, les Vénézuéliens jugent prudent d'attendre et ont compris que la chute de Maduro n'était qu'une première étape dans celle, finalement incertaine, de la dictature.
Quant à Delcy Rodriguez, elle n'a attendu que quelques heures après la capture de Nicolas Maduro par un commando américain pour se dire prête à travailler avec Washington dans le cadre de « relations respectueuses et équilibrées ». En clair, elle fait miroiter l'ouverture du secteur pétrolier aux majors américaines. Un pragmatisme certain, compte tenu du fait que Donald Trump l'avait menacée dimanche d'être capturée ou tuée si elle ne faisait pas « ce qu'il faut ». En clair, couper les liens avec les Chinois, les Russes et les Iraniens… En tant qu'ancienne ministre du Pétrole, Delcy Rodriguez a des interlocuteurs au sein de l'establishment pétrolier américain.
Les négociations entre les figures du régime et la Maison-Blanche ont d'ailleurs peut-être été enclenchées depuis longtemps, au vu des circonstances troublantes dans lesquelles Nicolas Maduro a été repéré par le commando américain héliporté, et surtout de l'élimination de ses 32 gardes du corps cubains dans une villa-forteresse lors d'un assaut de moins de dix minutes, par un commando américain n'ayant déploré aucune victime. Tout cela paraît invraisemblable sans complicité interne.
La Maison-Blanche n'a pas caché non plus, dimanche, que l'installation prochaine de Maria Corina Machado à la tête du pays n'entrait pas dans ses plans. La numéro un de l'opposition a pourtant clamé lundi que « lors d'élections libres et équitables, nous gagnerons avec plus de 90 % des voix », ce qui semble crédible tant est grand le discrédit du régime auprès des 28 millions de Vénézuéliens.
Mais elle verrait alors aussitôt l'armée et les puissants clans mafieux au sein du régime actuel refuser le verdict des urnes. Au risque d'affrontements sanglants, selon les services de renseignements américains, voire d'une guerre civile. Ce qui obligerait Washington à s'interposer en déployant des troupes au sol, option trop dangereuse.
Selon le « New YorkTimes », le lâchage, à ce stade, de Maria Corina Machado par la Maison-Blanche s'explique par le fait que, d'après les services de renseignements américains, son équipe et elle n'ont pas préparé un plan sérieux de prise en main des institutions et des leviers économiques, et ils se sont aliéné les entrepreneurs en appelant à des sanctions contre le pays après la présidentielle volée de l'été 2024.
Quel jeu joue Delcy Rodriguez ?
Orlando J. Pérez, professeur de sciences politiques à l'université du Texas, estimait ainsi auprès de l'AFP à propos de Machado et de ses alliés : « Ils n'ont pas les leviers du pouvoir. Ils n'ont pas les institutions, et sans [l'aide des Etats-Unis], ils n'arriveront pas au pouvoir. »
Donald Trump a d'ailleurs écarté toute élection au Venezuela dans les trente prochains jours, estimant lors d'une interview à la chaîne américaine NBC que les Etats-Unis devaient « d'abord remettre le pays sur pied ». La Constitution vénézuélienne prévoit que Delcy Rodriguez peut exercer le pouvoir exécutif par intérim pendant trois mois, prolongeable une fois. Sauf déclaration d'état d'urgence, des élections devraient donc avoir lieu début juillet, avec la question du vote des huit millions de réfugiés à l'étranger. Sera-ce alors l'heure de Machado ?