« Nous allons diriger le pays. Nous allons reprendre le pétrole qu’ils nous ont volé. Et avec ce pétrole, nous allons faire beaucoup d’argent ».
Les citations de Donald Trump ne prêtent pas à confusion. Dans sa déclaration de samedi en fin de matinée, dans les heures qui ont suivi l’opération Absolute Resolve (Détermination absolue), une opération de commando qui a renversé et capturé un président étranger, le chef de la Maison-Blanche a été clair.
Bien que Washington ait matraqué, déjà pendant le premier mandat de Donald Trump, l’argument du narcotrafic contre Nicolas Maduro (alors que le Venezuela, malgré la corruption avérée de son élite politique, est un acteur mineur des circuits de la drogue), c’est bien aux hydrocarbures du pays, avec le retour annoncé des pétrolières américaines, que le président américain s’intéresse en tout premier lieu.
Et à l’argent que pourraient en tirer ses proches et ses alliés.
Consultez notre couverture en direct pour suivre les développements de la capture du président vénézuélien, Nicolas Maduro.
Une longue préparation
Dans cette opération préparée de longue date, l’impérialisme le plus classique, doublé d’une prédation contre les richesses naturelles d’autrui, ne se cachent pas – ou se cachent à peine – derrière des faux-semblants. Au contraire, Trump est explicite dans l’expression de ses désirs et de ses convoitises, même s’ils peuvent parfois relever de l’illusion, comme dans le cas des minerais stratégique de l’Ukraine.
Certes, la forme précise, l’ampleur et le moment de l’intervention militaire de cette nuit du 2 au 3 janvier, la facilité apparente avec laquelle on est allé chercher Nicolas Maduro, tout cela a pu surprendre. Mais l’action avait été annoncée, publicisée, préparée de façon tonitruante depuis le mois d’août. Elle a aussi été, et cette fois de façon plus secrète, précédée d’un espionnage soutenu et détaillé des allées et venues du dictateur déchu.
Tout au long de l’automne, l’armée américaine a bombardé des embarcations de supposés trafiquants, sans jamais apporter de preuves de leur lien avec le narcotrafic. Au fil des mois, elle a aussi rassemblé en mer des Caraïbes une armada qui représente, selon certaines évaluations, jusqu’à un septième de toute la force de frappe américaine.
Des dizaines d’avions de chasse de première catégorie, des grands navires, des dizaines de milliers de soldats, le plus gros porte-avions du monde, tous déployés entre Porto Rico, avancée américaine à l’extrême sud du pays, et la côte vénézuélienne.
Retour en force de l’interventionnisme
C’est un retour en force de l’interventionnisme direct des États-Unis dans ce qu’ils appellent l’hémisphère occidental, autrement dit les Amériques, vues comme une chasse gardée depuis la doctrine Monroe du début du XIXe siècle. Doctrine plus ou moins mise de côté pendant des décennies, brutalement ramenée à l’avant-plan aujourd’hui.
C’est aussi une nouvelle confirmation, au-delà des Amériques, de la volonté de Trump de frapper et d’intervenir militairement, de façon unilatérale et en marge de la légalité internationale.
Interventions en Amérique latine certes, mais aussi – on l’a vu tout au long de 2025 – dans de nombreux pays, sur pratiquement tous les continents. Cette seconde présidence Trump réfute les clichés selon lesquels les États-Unis se désengageraient pour se concentrer uniquement sur la compétition avec la Chine.
Elle met aussi à mal les prétentions du président à se poser en homme de paix. En un an, Trump a bombardé sept pays, dont le Venezuela, pour des raisons diverses : démonstration de force, soutien à un régime ami, vengeance, convoitise des ressources.
Toujours sous le noble prétexte de la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue ou pour la défense de la civilisation chrétienne... mais jamais, jusqu'à présent, pour un changement de régime ou l'instauration d'une démocratie réelle ou supposée.
Trump s'est associé directement à Israël lors de son attaque contre l'Iran en juin; il a ordonné des bombardements ou des frappes de missiles en Afghanistan, en Somalie, en Libye, en Irak, au Yémen. Et puis, tout récemment, en décembre : en Syrie et au Nigeria. Frappes généralement pointues, limitées dans l’espace et le temps, mais frappes tout de même, avec des morts militaires et parfois civiles à la clé.
Prétendu artisan de la paix
Tout cela pendant une année où le même président a prétendu avoir mis fin à toute une série de conflits dans le monde, ce qui devrait selon lui valoir le prix Nobel. Des plans de paix qu’on pourrait qualifier de Potemkine : accords de façade, symboliques, qui s'effondrent rapidement au contact de la réalité.
À Gaza, par exemple, le plan de paix en 20 points, ratifié en grande pompe en Égypte à la fin d'octobre, n'a pas mis fin aux violences entre Israël et le Hamas. Au contraire, il a facilité la lente conquête de la Cisjordanie par Israël.
Pendant ce cessez-le-feu à la carte et plein de trous, près de 400 Palestiniens ont été tués à Gaza, y compris des femmes et des enfants, en deux mois. Plus quelques soldats israéliens.
De même, l'affirmation de Trump selon laquelle il aurait mis fin à la guerre frontalière entre le Cambodge et la Thaïlande a été discréditée lorsque les deux États ont repris les combats.
Même scénario en République démocratique du Congo, où la milice M23, soutenue par le Rwanda, a repris ses attaques contre les forces congolaises... juste après une belle séance de signature, au début de décembre à la Maison-Blanche.
Au Soudan, les efforts américains pour mettre fin à la guerre civile qui ravage le pays sont restés vains. Le premier ministre indien, Narendra Modi, a démenti les affirmations de Trump selon lesquelles il aurait stoppé ce qui était une brève escarmouche frontalière, en mai, entre l'Inde et le Pakistan. L'Égypte et l'Éthiopie restent en désaccord quant à un projet de barrage controversé sur le Nil, malgré les interventions ponctuelles de Trump.
Trump a-t-il un plan?
Avec cette intervention au Venezuela, l’administration Trump sait-elle où elle va? A-t-elle un plan stratégique?
Elle est plutôt douée pour le grand spectacle, les gestes et les déclarations sans lendemain. Avec un président adepte des coups d’éclat mais qui, peu informé et ne connaissant pas l’avenir, a l’habitude de dire, dans une de ses formules récurrentes : On va bien voir ce qui va se passer.
Le but est-il un changement de régime? Maduro est tombé, oui, mais il n’est pas dit que le chavisme va le suivre immédiatement. Le pouvoir de Maduro était centralisé, mais son retrait ne signifie pas ipso facto un effondrement de l’État.
D’autres personnages, la vice-présidente, Delcy Rodriguez, et le ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, vrai numéro deux du régime, affirment qu’ils occupent toujours les lieux de pouvoir à Caracas. Ils l’ont démontré, ce samedi 3 janvier, à la télévision.
Que fera l’opposition, menée par le prix Nobel de la paix 2025, Maria Corina Machado, qui malgré son titre d’artisane de la paix, a soutenu les actions américaines, y compris violentes, allant jusqu’à dédier son prix à Donald Trump?
Le peuple du Venezuela se réjouit-il en bloc de la chute annoncée d’un régime certes répudié, et même haï? Ou y aura-t-il tout de même de la résistance?
M. Trump prétend que les États-Unis vont diriger le Venezuela à partir de maintenant pour organiser une transition ordonnée. Cela reste à voir, et ce ne sont pour l’instant que des mots.
Il a évoqué une possible seconde vague de plus grande envergure, pour finir le travail. Car cette opération commando, toute foudroyante qu’elle ait été, n’équivaut pas à une invasion en bonne et due forme du pays. Elle n’a pas, dans l’immédiat, fait tomber le régime.
Que fera la population?
Ce qu’on espère à Washington, c’est que cette frappe ciblée (un enlèvement de président, précédé de quelques bombardements) aura fait bouger la fourmilière suffisamment pour enclencher, dans la sphère dirigeante, mais aussi dans la population du Venezuela, un mouvement favorable aux souhaits de Donald Trump.
Ce régime est très impopulaire. Il peut même être qualifié de dictature, surtout après l’élection présidentielle clairement volée de juillet 2024, avec la diffusion de chiffres fictifs par le régime, après que le candidat de l’opposition l’eut emporté par le score approximatif de deux à un (avec des preuves béton).
Mais il dispose d’une base minoritaire et armée qui peut résister. Et puis, que sera la réaction populaire à un président américain qui dit nous allons diriger votre pays? Peut-être une réaction nationaliste du genre : on déteste ce régime... mais ce n’est pas vous qui allez décider pour nous.
L’opposition vénézuélienne a peut-être une occasion de prendre le pouvoir, mais si elle le fait dans les bras des États-Unis, cela pourrait entacher sa légitimité.