Le groupe a discuté de l’après-conflit et de la manière de prévenir l’expansionnisme du Kremlin sur le continent européen. Une rencontre qui a permis de mettre en lumière les forces en présence et surtout la variabilité de leur engagement respectif dans cet exercice toujours incertain.
Les pays volontaires
Dans cette « coalition des volontaires » — c’est son nom — pilotée par Londres et Paris, certains pays semblent un peu plus volontaires que d’autres. C’est le cas de la France, du Canada, de la Suède, de la République tchèque, de l’Irlande et de l’Australie, qui se disent ouverts à l’idée d’envoyer des troupes pour maintenir la paix sur le territoire ukrainien. Le plan reste à définir et devrait faire partie des discussions à venir entre les ministres de la Défense de cette coalition. Une rencontre a été fixée le 10 avril prochain à Bruxelles.
En substance, cette force pourrait être formée de 30 000 à 40 000 soldats, soit l’équivalent de deux ou quatre brigades par pays, renouvelées tous les quatre mois.
« Cette coalition, si elle devait voir concrètement le jour, offrirait alors un ensemble de forces qui se tiendraient en retrait de la ligne de contact entre les Ukrainiens et les Russes, notamment pour appuyer la formation continue de l’armée ukrainienne et sa capacité à se défendre sur le moyen et le long terme », explique en entrevue le politicologue Alain De Nève, chercheur au Centre d’études de sécurité et de défense (CESD), en Belgique.
Or, en s’inscrivant comme une solution ad hoc au maintien de la paix, puisque ne s’appuyant pas sur une « décision formelle du Conseil de sécurité des Nations unies », ce déploiement offre toujours « des contours, un mandat et des moyens consacrés que l’on peine à identifier », ajoute-t-il. Ce qui n’est pas pour déplaire à la Russie, d’ailleurs.
« Pour l’instant, il ne s’agit que d’un vœu pieux, car comment envisager cet envoi de troupes tant qu’on n’a pas une idée précise de quelle trêve et a fortiori de quelle paix il s’agit », explique au Devoir Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris. « Le flou joue en faveur de la Russie, qui ne veut pas de troupes occidentales sur le sol ukrainien. Elle sait que tant qu’on restera dans le vague, cette perspective sera impossible. Moscou fera donc tout pour faire traîner l’équivoque. »
Les pays ambivalents
Même s’il mène les discussions sur cette coalition aux côtés de la France, le Royaume-Uni semble un peu moins ouvert que d’autres à l’idée d’envoyer des troupes britanniques sur le territoire ukrainien.
Jeudi dernier, le premier ministre britannique, Keir Starmer, s’est réjoui de voir l’Europe « se mobiliser » pour la paix en Ukraine, en précisant qu’elle le fait « à une échelle inédite depuis des décennies ». Mais pour lui, Londres pourrait s’engager uniquement à offrir une présence navale, voire peut-être aérienne, dans le cadre d’une force du maintien de la paix, sans plus.
« Il est possible que cela s’explique par le niveau d’impréparation temporaire des Britanniques à la perspective d’un engagement armé plus musclé, dans le cas où les conditions d’un cessez-le-feu viendraient à être violées », dit M. De Nève. « On pourrait croire que le statut de puissance nucléaire de la France et du Royaume-Uni leur garantit une indépendance d’action et de décision. Mais tant pour Paris que pour Londres, la question de la présence de troupes et de matériel sur le territoire de l’Ukraine s’avère délicate et devra être bien mesurée et calibrée au plus près des limites de la tolérance russe. »
La Turquie avance aussi au cœur de ces discussions dans une certaine ambiguïté. Et pour cause : proche de Moscou, Ankara a joué les médiateurs entre la Russie et l’Ukraine.
Au cœur de la coalition des pays européens dits « volontaires », la Turquie navigue donc entre deux eaux. D’un côté, elle participe à des réunions visant à accroître les livraisons d’armes à l’Ukraine ; de l’autre, elle va devoir assurer la libre circulation, comme l’oblige la Convention de Montreux de 1936, des navires commerciaux russes qui pourraient reprendre le chemin de la mer Noire vers la Méditerranée. La reprise de ces déplacements devrait suivre le cessez-le-feu localisé récemment annoncé par Kiev, Moscou et Washington. Et cet entre-deux, pour la Turquie, la force à ménager ses engagements pour la sécurité de l’un sans déranger les susceptibilités de l’autre.
Les pays réfractaires
La Hongrie de l’autocrate Viktor Orbán, alignée sur Moscou, s’est opposée à l’envoi de troupes en Ukraine.
La Finlande et la Pologne aussi, mais pour d’autres raisons. « Pour ces deux pays, il s’agit de ne pas dégarnir leur propre dispositif de sécurité et de défense par l’envoi d’effectifs et de matériel sur un autre théâtre d’opérations », dit M. De Nève, et ce, puisqu’ils doivent composer avec une longue frontière avec la Russie et les pressions que Moscou fait peser sur leurs démocraties depuis le déclenchement de sa guerre d’invasion en Ukraine.
Face à cette réalité, la Finlande et la Pologne proposent toutefois de former les troupes qui pourraient être envoyées en Ukraine, ainsi que de fournir des renseignements aux armées étrangères envoyées sur le terrain. Une contribution comme une autre.
L’Italie — qui, comme les États-Unis de Donald Trump, a décidé de repenser sa politique étrangère en compromettant les alliances et les certitudes du passé — a assuré par la voix de sa première ministre, Giorgia Meloni, qu’elle ne contribuera pas à une force de maintien de la paix en Ukraine. Paradoxalement, elle continue toutefois de participer aux réunions portant sur l’avenir de l’ex-république soviétique.
Enfin, l’Espagne a décidé de suivre la même voie, mais pour des raisons différentes. Devant les parlementaires du pays, mercredi dernier, le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, s’est justifié en assurant que les Espagnols « veulent aider l’Ukraine et protéger l’Europe », mais qu’ils « ne veulent pas contribuer « à alimenter une course aux armements qui pourrait conduire à de nouveaux conflits ».
« La décision de l’Espagne est guidée par le sentiment d’être éloignée géographiquement du théâtre ukrainien », commente M. De Nève. « À tort, car avec la connexion méditerranéenne à la mer Noire, toute déstabilisation de ce dernier espace conduirait à une déstabilisation de l’ensemble du bassin méditerranéen », dont les Espagnols pourraient aussi faire les frais, course à l’armement ou pas.