Un homme d'affaires de New York a réussi à faire tomber une partie du mur tarifaire de Donald Trump, mais il n’est pas au bout de ses peines.
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir tenu tête à un président et encore moins d’avoir gagné. C’est le cas de Victor Schwartz, un importateur de vins, qui s’est battu – avec succès – jusqu’en Cour suprême pour faire invalider une partie des tarifs de Donald Trump. Une victoire retentissante pour laquelle il a tout risqué.
Dans ses petits locaux de Manhattan, le fondateur de VOS Selections parcourt ses étagères. Il cherche la bouteille de vin qu'il a ouverte en février pour célébrer sa victoire en Cour suprême. Ah! Le voilà!, s’exclame-t-il. C’est un Châteauneuf-du-Pape du Domaine du Banneret, produit par une famille avec qui il collabore depuis très longtemps.
J'adore la façon dont il vieillit, sa complexité, toutes les saveurs qui s'y expriment, lance-t-il avec énergie.
Il savoure encore sa victoire en Cour suprême. C’est un sentiment formidable. Nous avons changé le cours l’histoire. C’était un travail d’équipe, explique-t-il.
À l’été 2025, les tarifs dits réciproques de 15 % imposés sur les vins européens ont porté un coup dur à la marge de profit, déjà mince, de Victor Schwartz. Du jour au lendemain, il soutient qu'il a dû débourser de 9000 $ à 12 000 $ supplémentaires en droits de douane pour chaque conteneur de vin importé.
Après l'imposition des tarifs, Victor Schwartz a consulté des avocats. Le Liberty Justice Center, un cabinet d'avocats à but non lucratif, lui a proposé de devenir le demandeur principal dans une poursuite visant à invalider cette surtaxe imposée en vertu de l'IEEPA (International Emergency Economic Powers Act).
L’importateur a vécu un sentiment de vertige quand il a vu le nom de son entreprise sur le document de la poursuite : VOS Selections, Inc. c. Trump.
Vous savez, poursuivre la personne la plus puissante du monde, c'est effrayant, très effrayant.
Une citation deVictor Schwartz, fondateur de VOS Selections
Avec cette bataille très médiatisée, l’importateur de vins pouvait tout perdre. Mais il était prêt à fermer son entreprise. Sa fille, Chloé, qui travaille avec lui, aurait pu la relancer, dit-il.
M. Schwartz a donc choisi d’aller de l’avant, comme si le destin avait mis ce combat sur son chemin.
Tout le monde parle, mais personne n'agit. Ces milliardaires et ces législateurs ne font absolument rien pour riposter. Je devais le faire, explique-t-il.
Le 20 février, la Cour suprême des États-Unis a statué que Donald Trump avait outrepassé ses pouvoirs en imposant ses tarifs dits « réciproques ». Le pouvoir de taxer revient au Congrès, a rappelé le tribunal, et pas au président.
Des vignerons très reconnaissants
En ce matin d’avril, M. Schwartz et des clients sont rassemblés autour d’une table dans les petits locaux de VOS Selections pour une dégustation. Des vins de Bourgogne abordables, ça existe, lance-t-il.
L'homme d'affaires et ses invités sont entourés de bouteilles, de cartes de régions viticoles et de photos de vignobles européens.
Le vigneron Jean-Baptiste Lebreuil est venu présenter ses produits. Collaborateur de longue date de M. Schwartz, il estime que l’industrie lui doit une fière chandelle.
C'est fantastique, et beaucoup de mes collègues vignerons du monde entier sont très reconnaissants et très éblouis par sa force et sa volonté, explique-t-il.
Pour la présidente du Liberty Justice Center, Sara Albrecht, qui a mené le combat aux côtés de M. Schwartz, c'est aussi une victoire pour la Constitution et la séparation des pouvoirs aux États-Unis.
C’est d’autant plus symbolique, note-t-elle, en cette année de célébration du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis.
Quand on y pense, il y a 250 ans, ce sont des entreprises comme celle de Victor qui se sont levées pour affirmer : "Voici comment nous voulons bâtir notre pays, voici comment nous voulons séparer les pouvoirs pour ne plus être gouvernés par un roi", souligne Sara Albrecht.
Elle trouve profondément ironique que des Américains se soulèvent aujourd'hui pour affirmer, en substance, la même chose, ajoute-t-elle.
C’est aussi grâce à Victor Schwartz qu’une petite partie des tarifs imposés sur des produits canadiens ont été éliminés en février, ceux que le président avait justifiés par le trafic de fentanyl à la frontière.
Le reportage de notre correspondant Louis Blouin sera présenté aujourd'hui à l'émission Tout terrain, diffusée de 10 h à midi sur ICI PREMIÈRE.
Une première manche
Le gouvernement américain est maintenant forcé de rembourser les droits de douane perçus indûment. Une vaste opération s’est mise en branle. Au total, ce sont 166 milliards de dollars qui ont été encaissés par Washington et qui pourraient être restitués aux importateurs.
Or, malgré cette victoire judiciaire, l’industrie du vin n’est pas au bout de ses peines.
Le lendemain de sa défaite, Donald Trump a riposté en utilisant une autre loi pour imposer un nouveau tarif mondial temporaire de 10 %. Le Liberty Justice Center a lancé une nouvelle contestation judiciaire.
Et une autre vague de droits de douane, plus permanents, pourrait déferler au cours des prochains mois. On ignore toutefois leur portée pour l’instant.
Victor Schwartz n’est donc pas débarrassé des surtaxes, du moins pour l’instant. Mais même si ses vins conservent un arrière-goût tarifaire et un bouquet d'incertitudes, il est convaincu que cette première manche en a valu la peine.
En plus d’avoir fait contrepoids au pouvoir présidentiel, l’importateur espère avoir allumé une étincelle. Il souhaite convaincre les grandes entreprises, les milliardaires et les élus de prendre leurs responsabilités et d'empêcher l’administration Trump d'entreprendre des actions illégales.
Vous pouvez élever la voix et vous pouvez gagner. Nous sommes une toute petite entreprise. Vous voyez la taille de mon bureau? C’est tout. Et pourtant, nous avons gagné. Voilà. C’est cela qui fait la grandeur de l’Amérique!
Une citation deVictor Schwartz, fondateur de VOS Selections
D
es félicitations… inattendues
Depuis sa victoire, Victor Schwartz est inondé de messages du public qui lui offrent félicitations et remerciements. Il fait la lecture d’une lettre à la calligraphie parfaite envoyée par un inconnu.
J'espère que votre entreprise gagnera en soutien grâce à votre geste patriotique, est-il écrit.
Une missive en particulier lui a fait très plaisir.
Il a reçu un courrier recommandé contenant un message de félicitations de l’ancien vice-président américain Mike Pence. Second de Donald Trump lors de son premier mandat, il a rompu avec le président après l’assaut du Capitole.
Je vous exprime ma gratitude pour le courage dont vous avez fait preuve en défendant les libertés constitutionnelles du peuple américain.
Une citation deExtrait d’une lettre envoyée par l’ancien vice-président républicain, Mike Pence
Je devrais la faire encadrer, lâche Victor Schwartz.
Cette lettre, venant de l'ancien allié et bras droit de Donald Trump, a presque aussi bon goût qu’un Châteauneuf-du-Pape.