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Raid américain au Venezuela : quel impact pour les ambitions chinoises à Taïwan?

Source: Radio Canada
L'opération ciblée qui a fonctionné à Caracas aurait des conséquences catastrophiques si elle était appliqué au détroit de Taïwan, selon un expert. (Photo d'archives)  Photo : Reuters / DADO RUVIC
L'opération ciblée qui a fonctionné à Caracas aurait des conséquences catastrophiques si elle était appliqué au détroit de Taïwan, selon un expert. (Photo d'archives) Photo : Reuters / DADO RUVIC

Le Parti communiste chinois n’a jamais dirigé Taïwan, mais considère l’île démocratique souveraine comme un de ses territoires.

Si Pékin et Taipei surveillent de près la situation depuis la fin de semaine, de nombreux experts soutiennent que la Chine peut difficilement s’inspirer des actions américaines au Venezuela.

Sur Weibo, l’équivalent du réseau social X, les sujets liés à la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro ont généré plus de 650 millions de publications et d’interactions, pour la plupart nationalistes, en moins de 48 heures.

Certains vont même jusqu’à écrire que Washington a fourni la marche à suivre pour une éventuelle intervention de Pékin à Taïwan.

Le Parti communiste chinois n’a jamais dirigé Taïwan, mais considère l’île démocratique souveraine comme un de ses territoires.

Le président chinois, Xi Jinping, a d'ailleurs affirmé dans ses vœux du Nouvel An qu’une prise de contrôle de Taïwan est inévitable et qu’elle ne pourra pas être arrêtée.

Selon Hal Brands, professeur à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies, le geste américain établit un précédent dangereux qui pourrait encourager les grandes puissances à agir unilatéralement.

Si vous vous dirigez vers un monde où les grandes puissances peuvent utiliser la force et le pouvoir sans pitié dans leur voisinage, ce précédent n'est pas entièrement mauvais du point de vue de la Chine, a-t-il déclaré au Washington Post.

Mais peut-on vraiment imaginer Pékin reproduire une telle opération à Taipei? Bon nombre d’analystes ne vont pas jusque-là.

Le scénario vénézuélien ne peut être transposé ailleurs. Ce qui a fonctionné à Caracas – une opération ciblée contre un régime isolé et peu intégré à l’économie mondiale – aurait des conséquences catastrophiques s’il était appliqué au détroit de Taïwan. Les profondes interdépendances économiques suffisent à en mesurer les risques, estime dans le Japan Times Stephen R. Nagy, professeur de politiques et d’études internationales à l’Université chrétienne internationale à Mitaka, au Japon.

Une femme travaille dans un restaurant de nouilles près d'un écran de télévision diffusant un reportage sur les exercices militaires chinois « Justice Mission 2025 » autour de Taïwan, à Taipei, Taïwan, le 29 décembre 2025.
Une femme travaille dans un restaurant de nouilles près d'un écran de télévision diffusant un reportage sur les exercices militaires chinois « Justice Mission 2025 » autour de Taïwan, à Taipei, Taïwan, le 29 décembre 2025. Photo : Reuters / Tsai Hsin-Han

Taïwan est profondément intégrée à la chaîne de production mondiale. L’île produit 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète, ceux qui font fonctionner les cellulaires, les voitures, les ordinateurs et tous les produits intelligents.

De plus, certains des plus importants ports chinois sont situés près du détroit de Taïwan et environ la moitié du transport de marchandises par conteneur de la planète y transite.

Une étude publiée lundi dernier par le groupe de réflexion German Marshall Fund of the United States (GMF) estime que le choc économique serait catastrophique à la grandeur de la planète, même en cas d’opération militaire rapide de la Chine à Taïwan.

Dans le rapport intitulé Si la Chine attaque Taïwan : les conséquences pour la Chine des scénarios de conflit mineur et de guerre majeure, les estimations de coûts oscillent entre 2000 milliards et près de 10 000 milliards de dollars américains (entre 2800 et 13 900 milliards de dollars canadiens).

Si le monde se retourne contre la Chine, ne fait plus de commerce avec la Chine ou n'investit pas en Chine, ce sera catastrophique pour le rêve chinois [de Xi Jinping], avance une des auteures du rapport, Bonnie Glaser.

Comme d’autres analystes, elle affirme que les risques sont importants pour l’économie chinoise, qui tourne encore au ralenti.

Le rapport estime même à 100 000 les pertes de vie du côté chinois en cas de conflit armé avec Taïwan.

Pékin a-t-il les capacités militaires nécessaires?

Les experts, qu’ils soient Américains, Européens ou Taïwanais, ne connaissent pas exactement les moyens ni l’état de préparation de l'Armée de libération populaire chinoise, qui procède à une impressionnante modernisation depuis des années.

Ils semblent cependant s’entendre pour dire qu’elle n’a pas les capacités en ce moment de mener une opération chirurgicale avec une coordination précise entre plusieurs départements militaires, comme l’ont fait les États-Unis.

Pékin n’a pas les capacités militaires de Washington et a une vision à plus long terme pour Taïwan, comme mettre au pouvoir des candidats proches de la Chine au moyen d'élections locales, précise dans le quotidien La Croix Ming-Shih Shen, directeur du programme défense et sécurité au DIME’s Center, un groupe de réflexion taïwanais.

Par contre, là où la capture américaine de Maduro fournit des arguments à Pékin en faveur d’une opération à Taïwan, c’est que l’attention américaine est concentrée en Amérique du Sud et donc que la priorité ne serait pas d’envoyer des troupes ou de l’aide en Asie.

Le signal envoyé par la Russie en envahissant l’Ukraine et par les États-Unis au Venezuela, affirment certains, est que le recours aux options militaires pour parvenir à des fins en matière de politique étrangère est un scénario réel qu’on ne peut plus écarter.

La légalité contestée de l’attaque américaine à Caracas vient miner la crédibilité du discours américain sur la défense de Taïwan, craint Steve Tsang, directeur du SOAS China Institute in London, en entrevue avec le Washington Post.

Quelle réaction à Taïwan?

Les actions américaines au Venezuela sont survenues quelques jours après la sixième ronde d’exercices militaires chinois d’encerclement et de blocus de Taïwan depuis 2022.

Si la classe politique taïwanaise, tant pro-souveraineté que pro-Pékin, surveille de près la situation, personne ne semble s'inquiéter outre mesure d’un changement de paradigme dans le détroit de Taïwan.

Le président taïwanais William Lai inspecte la garde lors d'un exercice militaire à Taipei, le 21 mars 2025.
Le président taïwanais William Lai inspecte la garde lors d'un exercice militaire à Taipei, le 21 mars 2025. Photo : Getty Images / AFP / I-HWA CHENG

Certains soulignent par ailleurs que ce sont les systèmes de détection radar chinois vendus à Caracas qui ont été brouillés par les Américains lors de leur intervention.

Comment l’armée américaine a-t-elle pu intervenir comme s’il n’y avait aucune résistance? Après les affrontements aériens entre l’Inde et le Pakistan l’an dernier, dit-elle, plusieurs estimaient que les armes chinoises avaient fait leurs preuves. Mais aujourd’hui, la lecture semble différente, affirme dans The Guardian Lin Ying Yu, professeure associée à l’Université Tamkang, à Taipei.

Mais Taïwan serait elle aussi mal préparée en matière de défense et serait aussi vulnérable sur le plan structurel.

Dans une analyse publiée en mai dernier dans le Asian International Studies Review, les politologues Takashi Hosoda et Nuno Morgado soulignent que l’île affiche de graves lacunes en matière d’énergie et de résilience : une autosuffisance énergétique de 2,7 %, des réserves de gaz limitées à 11 jours et une autonomie alimentaire en net recul.

L’Assemblée législative taïwanaise, contrôlée par le parti nationaliste pro-Pékin, Kuomintang (KMT), bloque le budget spécial de 40 milliards de dollars souhaité par le président Lai Ching-te afin de renforcer la défense de l’île.

Les États-Unis, qui viennent d’annoncer une vente d’armes à Taïwan d’une valeur de 11 milliards de dollars américains (plus de 15 milliards de dollars canadiens), ont appuyé publiquement le budget proposé par le président de l’île.

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