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Les sifflets de Minneapolis

Source: Radio Canada
Des résidents et des commerces de Minneapolis se mobilisent pour contrer les opérations de l'ICE.  Photo : Radio-Canada / Louis Blouin
Des résidents et des commerces de Minneapolis se mobilisent pour contrer les opérations de l'ICE. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Dans la région de Minneapolis, la résistance citoyenne s’organise partout, des parvis d’église jusqu'aux « sex-shops ».

MINNEAPOLIS - Depuis des semaines, des citoyens de Minneapolis mettent leurs efforts en commun pour contrer les opérations de l’ICE visant l’immigration clandestine.

Le bruit des sifflets résonne devant l'édifice fédéral en périphérie de Minneapolis, qui sert de quartier général aux agents de la police fédérale de l’immigration (ICE). Des manifestants dénoncent leur présence et se font entendre. Ce petit objet bruyant est devenu un outil de protestation et l’arme par excellence pour signaler la présence de l’ICE dans les quartiers de la ville.

Les sifflets sont devenus le symbole de la lutte des résidents de Minneapolis contre les 3000 agents fédéraux déployés chez eux par l’administration Trump. Pour moi, cet objet signifie la solidarité, la communauté et la protection mutuelle , explique Ellie, une manifestante.

Avec son sifflet, elle émet le code morse pour S.O.S. C’est le signal de détresse d’une ville secouée par les morts tragiques de Renee Nicole Good et d’Alex Pretti aux mains de l’ICE. Mais les citoyens n’ont pas l’intention de se laisser faire.

Tout près d’elle, une dame dans la cinquantaine prend en photo les plaques d’immatriculation des véhicules de l’ICE qui sortent du stationnement.

Je suis très occupée, dit la femme son téléphone à la main. Elle interrompt l’entrevue à de multiples reprises pour être certaine de ne manquer aucun véhicule.

Les numéros de plaque recueillis sont ensuite partagés sur des groupes de discussion en ligne afin que d’autres personnes puissent repérer les véhicules banalisés de la police de l’immigration dans les rues de la ville et ainsi alerter le voisinage.

Une femme, chaudement habillée, tenant son téléphone.
Devant un édifice fédéral en périphérie de Minneapolis, une femme prend en photo les plaques d'immatriculation des véhicules de la police fédérale de l'immigration. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Nous essayons simplement d'aider tout le monde en mettant ces informations à leur disposition. Beaucoup de gens au sein de nos communautés vulnérables sont terrifiés et ne sortent plus de chez eux, explique la femme qui a requis l’anonymat, par peur d’être ciblée par les forces fédérales.

C’est le jeu du chat et de la souris. Les résistants doivent constamment adapter leur stratégie. Les agents aussi. Elle affirme que des policiers de l’immigration se sont déjà fait passer pour des travailleurs de la construction, afin de mener leurs opérations incognito.

Des citoyens sont présents devant l’édifice fédéral tous les jours. Ils invectivent les agents de l’ICE qui passent, mais se tiennent prêts, aussi, à aider les personnes qui ont été détenues, puis libérées.

lls les relâchent dans la rue et ils ont besoin de rentrer chez eux, explique Lisa, une enseignante, venue donner un coup de main.

Autour d’elle, d’autres résidents s’activent. Une femme sert des boissons chaudes. Une autre, qui a été formée en premiers soins, se tient prête à intervenir si une manifestation devait mal tourner.

Nous faisons cela pour plusieurs raisons, pour montrer notre soutien. C'est la manière de vivre américaine, n'est-ce pas? Il faut se battre. C'est pourquoi nous sommes ici, ajoute Lisa.

Ce réseau d’entraide prend plusieurs formes. Des observateurs citoyens vêtus de vestes jaunes sont visibles un peu partout dans les villes de Minneapolis et Saint Paul. Leur objectif : observer les activités de l’ICE et signaler sa présence. Nous en avons aperçu postés devant une épicerie latino, notamment.

Renee Nicole Good prenait part à ce genre d’effort citoyen, selon sa conjointe, lorsqu'elle a été tuée au volant de son véhicule par un agent fédéral.

Le cercle de protection

C’est l’heure de la messe en espagnol à l’église Sacred Heart de Saint Paul, près de Minneapolis. À l’intérieur, des dizaines de membres de la communauté hispanique sont réunis pour prier. À l’extérieur, une douzaine de résidents patrouillent les rues avoisinantes, aux aguets.

Un homme se tenant sur le parvis de l'église Sacred Heart de Saint Paul.
Pendant une messe en espagnol, Peter Rachleff et d'autres résidents patrouillent dans les environs d'une église de Saint Paul afin d'éviter que des fidèles d'origine hispanique ne soient ciblés par l'ICE. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Peter Rachleff est à l’origine de cette initiative citoyenne qu'il appelle un « cercle de protection ». Nous nous interposerons entre l'ICE et nos voisins immigrants s’ils tentent de les arrêter ou de les menacer de quelque manière que ce soit, explique-t-il.

Des agents fédéraux viennent d’être repérés dans le quartier par l’un de ses collaborateurs. Au même moment, les gens commencent à sortir de l’église. Ses troupes se précipitent sur le parvis pour leur signaler l’intersection où les agents ont été aperçus.

Je voudrais qu’on fasse la même chose pour moi si j’étais menacé, indique Peter.

Jessica Romero se dirige vers son véhicule. Elle est reconnaissante de cet effort organisé par ses voisins. Craintive, elle a prié avant de sortir de chez elle, même si son statut est en règle.

Nous avons peur de sortir. Nous avons peur d'aller faire les courses. Nous avons peur d'être arrêtés par la police de l'immigration simplement à cause de la couleur de notre peau, car ce n'est plus sécuritaire.

Une citation deJessica Romero, résidente de Saint Paul

Silvia Leone, une autre fidèle, pleure à chaudes larmes à sa sortie de l’église et craint la violence des agents fédéraux. Elle habite aux États-Unis depuis 30 ans et est citoyenne américaine.

Notre communauté (...) ne connaît plus la paix. On y pense la nuit et on se réveille le matin en se demandant ce qui va se passer aujourd'hui. C'est très éprouvant émotionnellement, c'est déchirant, explique Silvia, la voix nouée par l’émotion.

Le « sex-shop » de l’entraide

À Minneapolis, des commerces sont devenus des plaques tournantes d’aide aux sans-papiers. Même les plus improbables. Depuis des semaines, le personnel de la boutique érotique The Smitten Kitten, sur l’avenue Lyndale, a recueilli et distribué des denrées ainsi que des produits hygiéniques à des centaines de personnes vulnérables et isolées.

Anne Lehman, gère la boutique The Smitten Kitten à Minneapolis.
Anne Lehman et d'autres membres du personnel de la boutique érotique The Smitten Kitten organisent de l'aide pour les sans-papiers depuis le commerce. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

L’équipe coordonne aussi des campagnes de financement. L’argent récolté peut servir à payer des frais d’avocats à des personnes qui tentent de régulariser leur statut, par exemple. Les besoins sont vastes et profonds, estime Anne Lehman, qui gère The Smitten Kitten.

Nous avons essayé de continuer à opérer comme un magasin en même temps, ajoute Anne. Certaines personnes venues chercher des denrées ont parfois mis du temps à s’apercevoir qu’ils étaient entourés de jouets sexuels, s’amuse-t-elle.

La distribution des denrées se fait maintenant dans un autre lieu, puisque l’opération a attiré l’attention et l’équipe soupçonne des agents de l’ICE d'avoir tenté de suivre des clients dans l’espoir de mettre la main sur des personnes au statut irrégulier.

À l’entrée, le personnel a installé une étagère remplie d’articles pouvant servir à des manifestants : masques, lunettes protectrices, sachets chauffants et… des sifflets.

Anne Lehman en a d’ailleurs transformé deux qui sont devenus ses boucles d’oreilles.

Dans la noirceur de Minneapolis, ils font résonner l'entraide et l’espoir.

Avec la collaboration de Marie Claudet

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