Appels bloqués, échanges de fichiers ralentis… après WhatsApp, la Russie bride l'utilisation de Telegram. Malgré des critiques en Russie, le Kremlin assume et veut faire migrer la population vers le système national, Max.
Par Alice Barbier
Cette fois, c'est peut-être le clap de fin pour les messageries qui ne sont pas sous contrôle en Russie. Plusieurs observateurs avaient imaginé que le couperet tomberait juste avant les élections de septembre à la Douma, la chambre basse du Parlement russe, les premières depuis que le Kremlin a lancé son « opération spéciale » en Ukraine. Mais Moscou a décidé d'accélérer le tempo.
L'été dernier, le pouvoir assurait que WhatsApp était visé en raison d'activités criminelles : la filiale de l'américain Meta (le groupe entier est classé « extrémiste » en Russie) était présentée comme servant à organiser des attaques terroristes sur le sol russe, mais aussi comme le véhicule préféré des fraudeurs par téléphone.
« En raison de la réticence de la société »
Ce fléau fait régulièrement la une et touche tout le monde en Russie, des babouchkas en région éloignée aux stars de la capitale : de nombreux Russes se laissent convaincre au téléphone par des escrocs de leur transférer toutes leurs économies ou de vendre tous leurs biens, en se faisant notamment passer pour des agents menaçants du FSB, le service de sécurité intérieure.
L'été dernier, les autorités avançaient qu'avec WhatsApp, ils ne pouvaient lutter efficacement contre ce phénomène criminel. Les appels vidéo puis audio avaient été bloqués, ainsi que le transfert de fichiers, avant que récemment, même les messages écrits atteignent leur destinataire de manière très aléatoire… et parfois jamais.
Ce jeudi, le porte-parole du Kremlin dans son point quotidien revendiquait le blocage total de la messagerie américaine et avançait cette fois que la décision avait été prise « en raison de la réticence de la société à suivre la norme et la lettre de la loi russe ». Et Dmitri Peskov de rappeler l'existence de la messagerie nationale russe, Max, « disponible sur le marché comme alternative abordable ».
100
WhatsApp revendique 100 millions d'utilisateurs en Russie.
Sans chiffrement de bout en bout, Max est critiqué par les experts comme une messagerie ne garantissant pas la confidentialité… et 100 % transparente pour les services de sécurité. Les incitations pour l'adopter sont très fortes en Russie, que ce soit par le biais des entreprises ou de certaines écoles qui ne passent les messages aux parents d'élèves que par cette application. Depuis septembre 2025, le gouvernement russe a demandé aux fabricants d'inclure Max dans tous les nouveaux téléphones et tablettes vendus en Russie.
WhatsApp, malgré tout, reste populaire en Russie, et revendique 100 millions d'utilisateurs. Telegram l'est plus encore. La messagerie fondée par Pavel Durov est utilisée dans la vie quotidienne pour communiquer, y compris dans les entreprises, par les familles pour rester en lien notamment avec ceux de leurs membres qui vivent à l'étranger.
Enfin, elle est très utilisée par les sympathisants de la galaxie Z des voix nationalistes soutenant l'offensive russe en Ukraine, et les « voenkors », les correspondants militaires russes, pour publier leurs récits, lever des fonds pour faire parvenir de l'aide au front. Certains avancent que les soldats en font aussi usage dans leur conduite de la guerre, une affirmation qui est contestée par les autorités.
Telegram est, depuis quelques jours, lui aussi fortement ralenti. L'agence russe de surveillance des télécommunications Roskomnadzor avait prévenu, annonçant en début de semaine des « restrictions progressives ». Même première étape qu'avec WhatsApp l'été dernier : il faut s'armer de patience pour passer un coup de fil et s'échanger des fichiers.
Mauvais timing
Mais cette fois, des voix se sont élevées pour critiquer la mesure. Elle a été prise au plus mauvais moment, disent certains correspondants militaires, qui avancent que les soldats sont déjà aux prises avec des problèmes de communication interne depuis la coupure de Starlink, le réseau d'Elon Musk.
Mercredi à la Douma, Sergueï Mironov, élu de Russie juste, le parti au pouvoir, a qualifié ceux qui ralentissent Telegram de « scélérats » et d'« idiots » empêchant « ceux qui versent leur sang au front » de communiquer avec leurs familles restées à l'arrière.
A l'autre extrémité du spectre de la société russe, le petit parti d'opposition toléré Iabloko a protesté via notamment son président qui a déclaré : « Je ne veux pas que les responsables de Roskomnadzor fassent les choix pour moi. » Nikolaï Rybakov a qualifié de « prétextes démagogiques, sans rapport avec la réalité », les raisons présentées par les autorités pour ralentir la messagerie.