Jeffrey Epstein 9 min de lecture

Dossiers Epstein : les réseaux sociaux submergés d’informations trompeuses

Source: Radio Canada
Le département américain de la Justice a publié des millions de documents liés à l'affaire Epstein.  Photo : Getty Images / Patrick McMullan
Le département américain de la Justice a publié des millions de documents liés à l'affaire Epstein. Photo : Getty Images / Patrick McMullan

La diffusion de millions de documents par la justice américaine a entraîné la circulation de nombreuses informations fausses, ravivant des théories du complot.

,

Les réseaux sociaux sont saturés d’informations tirées des trois millions de documents liés au pédocriminel et trafiquant sexuel Jeffrey Epstein depuis qu’ils ont été rendus publics par la justice américaine, le 30 janvier.

Si certains des détails dévoilés sont bouleversants, de nombreuses questions soulevées au fil des années demeurent sans réponse, malgré la masse de documents.

Leur diffusion a aussi entraîné la circulation de nombreuses informations fausses ou sorties de leur contexte, allant jusqu’à raviver des théories du complot.

Plusieurs faits troublants et vérifiables sont connus depuis de nombreuses années : Epstein a été condamné en 2009 pour avoir sollicité une personne mineure à des fins de prostitution. Il a purgé 13 mois de prison.

Il a ensuite été accusé par la justice américaine d’être à la tête d’un réseau de trafic sexuel qui recrutait des femmes et des jeunes filles, parfois aussi jeunes que 14 ans. Il attendait son procès pour trafic de mineures lorsqu’il a été retrouvé pendu dans sa cellule en 2019.

Sa partenaire, Ghislaine Maxwell, a été condamnée à 20 ans de prison en 2022 pour sa participation au réseau d'exploitation et d’abus sexuels visant des mineures de Jeffrey Epstein.

Les dossiers récemment rendus publics font la lumière sur plusieurs des relations qu’entretenait Jeffrey Epstein avec des riches et des puissants, notamment des mondes politique et financier. Plusieurs, dont l’ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis et l’ancien ministre français de la Culture, sont tombés en disgrâce après que ces liens eurent été dévoilés au grand jour.

Mais certaines des prétendues révélations dans ces dossiers n’ont aucun fondement, malgré ce que l’on peut voir sur les réseaux sociaux.

« Sacrifice rituel » et démembrement de bébés : une source douteuse

De nombreuses publications et vidéos sur les réseaux sociaux allèguent que les documents dévoilés contiennent des preuves qu’Epstein et d’autres figures influentes ont pratiqué des sacrifices rituels et démembré des bébés.

Un courriel désormais retiré du site web du département de la Justice (mais archivé ici (nouvelle fenêtre) par le média de vérification de faits Snopes) rapporte le témoignage d’un homme, dont le nom est caviardé, qui soutient avoir assisté à des choses troublantes lors d’un séjour sur un yacht avec Jeffrey Epstein en 2000.

Selon le courriel, l’homme dit avoir été victime d'un type de sacrifice rituel au cours duquel ses pieds ont été entaillés avec un cimeterre, sans toutefois laisser de cicatrices. L’homme aurait aussi vu sur ce yacht des bébés démembrés, leurs intestins retirés, et des individus mangeant les excréments provenant de ces intestins.

Il dit aussi avoir été agressé sexuellement par le président George Bush père, Jeffrey Epstein et le président Bill Clinton sur le yacht. Selon son témoignage, le président Donald Trump et sa femme, Melania, étaient également présents.



Capture d'écran du courriel qui mentionne le « sacrifice rituel » et le démembrement de bébés.
Capture d'écran du courriel qui mentionne le « sacrifice rituel » et le démembrement de bébés. Photo : United States Department of Justice

Contrairement à ce que laissent entendre des publications sur les réseaux sociaux, ces informations ne sont pas tirées d’une enquête des autorités ou de proches d’Epstein. Elles proviennent plutôt d’une entrevue menée par un détective du bureau de trafic humain de la police de New York en 2019 avec l’homme en question. Le détective a ensuite acheminé les informations au FBI.

Le détective précise dans son courriel que l’homme n'a présenté aucune preuve et aucun témoin corroborant les faits qui pouvait être contacté et qu’il semblait émotionnellement déséquilibré. Il indique donc qu’il n'est pas recommandé de consacrer des ressources d'enquête supplémentaires au témoignage en question.

Les courriels montrent par ailleurs que l’homme a été adressé au FBI par le créateur du site web de conspirations et de fausses nouvelles True Pundit, Michael Moore (qui n’est pas le documentariste du même nom).

Une fillette de 9 ans qui en avait plutôt 19

Un courriel (nouvelle fenêtre) a fait bondir d’innombrables internautes, puisqu’il semble suggérer que quelqu’un tentait de mettre Epstein en contact avec une fillette de 9 ans.

Il s'agit d'un courriel décrit plus bas.
Capture d'écran d'un courriel provenant du dossier Epstein. Photo : DOJ

Une nouvelle Brésilienne vient d’arriver, elle est sexy et mignonne, =9yo, peut-on lire dans le courriel. En anglais, 9yo est une abréviation commune pour 9 years old, ou âgée de 9 ans

Il s’agit toutefois d’une erreur dans le processus d’encodage et de retranscription des courriels, comme l’explique le programmeur Lars Ingebrigtsen sur son blogue (nouvelle fenêtre). En effet, dans plusieurs des fichiers rendus publics, le caractère = remplace des lettres dans des mots, et c’est également le cas ici.

Une autre copie (nouvelle fenêtre) de ce même courriel, contenue dans les fichiers dévoilés, ne contient pas cette erreur.

Le courriel en question est décrit plus bas.
Capture d'écran d'un courriel provenant du dossier Epstein. Photo : DOJ

Une nouvelle Brésilienne vient d’arriver, elle est sexy et mignonne, 19yo, est-il écrit, en référence à une personne de 19 ans, et non de 9 ans. Le courriel avait été envoyé en 2013 à un destinataire dont l’identité est caviardée, avant d’être transféré à Epstein. Il provenait d’une agence de mannequins parisienne.

L’agence a d’ailleurs envoyé plusieurs messages à Epstein contenant des photos et des vidéos de jeunes femmes, ainsi que des informations à leur sujet, visiblement dans le but de voir s’il souhaitait les rencontrer. Certains de ces courriels affirment que les mannequins sont prêtes à voyager ou disponibles pour rencontres.

Une gentille Française, elle aimerait tenter sa chance pour devenir mannequin ou actrice, a écrit un employé de l’agence à Epstein, en lui transférant un courriel qui avait été envoyé à l’agence par une jeune femme ayant rencontré un de ses recruteurs dans la rue et espérant devenir mannequin.

Les jeunes femmes qui apparaissent dans ces courriels étaient âgées de 19 à 25 ans.

Torture d'adolescente : une fausse vidéo refait surface

Une fausse information selon laquelle il existe une vidéo de Jeffrey Epstein qui torture une adolescente à l’aide d’une loupe a refait surface en marge du dévoilement des documents par la justice américaine, après déjà avoir été démentie dans les dernières années.

Cette histoire se fonde sur un document déclassifié du FBI tiré des dossiers Epstein (nouvelle fenêtre) au sujet d’un signalement qui lui a été acheminé en 2021 :

La fille de Martin, Jessica McQueen [...] a envoyé à Martin une vidéo qui semble montrer une jeune femme blanche, âgée de 11 à 13 ans, avec des cheveux de couleur foncée, ligotée et nue, peut-on lire dans le document.

La victime est attachée au sol, les bras et les jambes écartés, tandis qu’un homme, qui semble être Jeffrey Epstein, tient une loupe et brûle la victime. Martin a décrit la vidéo comme étant floue; toutefois, le sujet masculin semblait être un homme très corpulent aux cheveux gris, portant un jean, une chemise noire à manches courtes et des chaussures de tennis blanches.

Un autre fichier déclassifié montre une capture d’écran de ladite vidéo (nouvelle fenêtre), qui a elle aussi été partagée par de nombreux internautes.

Comme l’expliquait l’International Business Times en 2024 (nouvelle fenêtre), la vidéo en question est en fait tirée d’un film pornographique sadomasochiste (BDSM) intitulé Drea Morgan Stakeout Under Glass. Il met en scène les acteurs Drea Morgan et Lew Rubens, qui sont tous adultes.

Capture d'écran d'un homme qui semble torturer une femme. La femme est cachée par des bandes noires. Une photo de Jeffrey Epstein est superposée à l'image.
Cette vidéo ne met pas en scène Jeffrey Epstein, mais bien l'acteur porno Lew Rubens. Cette capture d'écran a été caviardée par le département de la Justice. Photo : United States Department of Justice

La vidéo a été partagée sur de nombreux sites web spécialisés dans la diffusion d’images choquantes et violentes (gore) ces dernières années avec la fausse prémisse selon laquelle il s’agit d’une vidéo de torture mettant en vedette Jeffrey Epstein.

Mark Carney mentionné 69 fois? Oui, mais...

Plusieurs internautes mentionnent avec raison que le nom du premier ministre du Canada, Mark Carney, apparaît 69 fois dans les documents. Certains y voient quelque chose de sinistre.

Or, une simple recherche permet de constater qu’il s’agit essentiellement d’infolettres d’actualités économiques acheminées à Epstein par son comptable, Ike Igroff. Mark Carney était à l’époque gouverneur de la Banque d’Angleterre, un poste qu’il a occupé de 2013 à 2020; son nom apparaissait donc dans certains grands titres contenus dans ces mises à jour économiques (nouvelle fenêtre).

Mark Carney arrive à la période de questions.
Le premier ministre du Canada, Mark Carney, le 3 février 2026 (Photo d'archives) Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Outre ces courriels, le nom de Carney est mentionné dans une lettre (nouvelle fenêtre) qui avait été envoyée au comité du Trésor britannique, avant d’être acheminée au FBI. L'auteur de cette lettre affirme que Mark Carney faisait l’objet d’une enquête dans le cadre d’un scandale financier au Royaume-Uni. Il n’existe aucune preuve que M. Carney a véritablement été mêlé à cette histoire.

Un autre courriel (nouvelle fenêtre) contenant le nom du premier ministre a aussi été envoyé au financier Paul Barett, un associé d’Epstein, par un autre banquier. Celui-ci mentionne qu’une équipe de son entreprise a acheté des billets pour assister à une allocution de Mark Carney à New York et demande si M. Barett aimerait aussi y assister. On ignore pourquoi ce courriel apparaît dans le dossier Epstein, puisque ce dernier n’y est pas mentionné et n’est pas un des destinataires.

Il n’existe aucune mention de Mark Carney dans les documents dévoilés jusqu’ici.

La conspiration Wayfair ressurgit

Une facture de 8453 $ provenant de l’entreprise d’achats en ligne Wayfair apparaissant dans les documents a fait réagir la complosphère. Certains y voyaient une preuve de trafic humain.

C’est que Wayfair a été au centre d’une théorie conspirationniste (nouvelle fenêtre) à l’été 2020. Des internautes avaient remarqué que certains produits en vente sur le site portaient le même nom que des enfants disparus. Un bogue informatique avait aussi fait en sorte que les prix affichés de ces produits étaient beaucoup plus élevés que d’habitude. Il n’en a pas fallu plus pour que la complosphère conclue qu’on pouvait acheter des enfants sur Wayfair.

Des comptes sur X ont donc affirmé que Jeffrey Epstein se procurait des enfants à l’aide de Wayfair. Ils arguaient que le montant élevé de la facture ne correspondait pas aux produits généralement peu coûteux en vente sur le site.

Or, la réalité est beaucoup plus banale, comme le fait remarquer le média de vérification Snopes (nouvelle fenêtre)La facture en question (nouvelle fenêtre) se rapportait à 25 produits, essentiellement du mobilier de salle de bains ainsi que des supports pour luminaires.

Vous n'avez pas utilisé le site Web, Cliquer ici pour maintenir votre état de connexion. Temps d'attente: 60 Secondes