Les États-Unis prendraient le contrôle de Gaza. L’administration Trump s’éloigne de l’ONU et sabre dans l’aide étrangère. Le président utilise la menace pour soutirer des concessions à d’autres nations, même à ses alliés. Voilà où nous en sommes. Est-ce la fin de l’ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale?
Une phrase du responsable de la diplomatie américaine en dit long sur sa vision des relations internationales : L’ordre mondial d'après-guerre est non seulement obsolète, c’est aussi une arme utilisée contre nous.
Les mots de Marco Rubio sont passés inaperçus, perdus dans le tourbillon qui entoure l’arrivée de l’administration Trump à la Maison-Blanche. Cette déclaration a été faite devant des membres du Sénat réunis pour étudier sa candidature au poste de secrétaire d’État à la mi-janvier.
Marco Rubio reproche aux États-Unis de s’être trop investis dans les institutions internationales créées après la Seconde Guerre mondiale, comme l’ONU ou l’OMC, et d’avoir soumis leurs propres intérêts nationaux aux contraintes imposées par les règles du droit international.
Il juge que les adversaires des États-Unis, (Chine, Russie, Iran) ont manipulé les règles [...] pour leurs propres intérêts, ont profité de tous les avantages [offerts par cet ordre mondial] et ont fait fi de toutes leurs obligations et responsabilités.
Autrement dit, en suivant les principes du libre-échange et de la libre circulation des personnes ainsi qu'en respectant certains droits fondamentaux, les États-Unis se seraient placés en position de faiblesse.
C'est une vision sur laquelle s'appuie Marco Rubio pour dénoncer l’arrivée de centaines de milliers de migrants aux États-Unis, de même que l’épidémie de décès par surdose de fentanyl qui frappe son pays, deux maux grâce auxquels son patron s’est fait élire.
Et cette vision du monde, c'est-à-dire des relations entre pays vues comme une compétition au lieu d’un exercice (parfois difficile) de collaboration, c’est aussi celle de son patron, Donald Trump.
Repli du multilatéral
J’ai toujours pensé que les Nations unies avaient un potentiel formidable, a lancé Donald Trump en signant un décret avec un de ses gros feutres noirs. Mais [les Nations unies] ne sont pas à la hauteur de leur potentiel […], elles ne l'ont pas été depuis longtemps.
D'un coup de feutre, Donald Trump a ordonné une révision des engagements américains envers plusieurs institutions qui découlent de l’ONU. Les États-Unis ne participeront plus aux travaux de l’UNESCO (culture) ni à ceux du Conseil des droits de l'homme.
Le décret (Nouvelle fenêtre) impose aussi la fin du financement américain pour l’UNRWA (un tiers de l’aide aux Palestiniens). Il ordonne aussi la révision de toutes les organisations, de toutes les conventions et de tous les traités auxquels prennent part les États-Unis… Ce qui comprend l’ONU, basée à New York.
Donald Trump sait bien que les États-Unis ont été un membre fondateur important et un pilier crucial de ces institutions. Aujourd'hui, il les juge dépassées, contraires aux intérêts américains.
Il défend aussi, sans nuance, la critique de la droite américaine selon laquelle les organisations internationales sont farouchement anti-israéliennes. Il parle ainsi dans son décret de certaines des agences de l’ONU [qui] attaquent nos alliés et propagent de l’antisémitisme.
Ce qui est dans l’intérêt américain
L’administration Trump ne fait pas que revoir sa participation aux institutions qui ont servi de socle aux relations internationales. Elle transforme complètement sa vision de l’aide étrangère, un autre pilier de l’ordre mondial d’après-guerre.
L’aide étrangère américaine est distribuée dans plus de 120 pays sur la planète. Il s'agit d'aide humanitaire d’urgence, d’aide pour renforcer des institutions démocratiques et des systèmes de santé.
Une bonne partie de cette aide est distribuée par USAID, dont la quasi-totalité du personnel a été mis en congé administratif cette semaine. Les employés basés à l’étranger seront rapatriés prochainement.
Dans le collimateur des nouveaux maîtres à Washington : les programmes qui appuient des causes de la gauche radicale, a résumé Elon Musk, chargé de revoir la pertinence de ces dépenses.
Un milliardaire, soulignent plusieurs, sabre donc dans l’aide aux plus démunis. Il en a notamment contre les campagnes d’inclusion et d'égalité ainsi que celles qui portent sur la lutte contre le réchauffement climatique.
Une partie des programmes d’aide pourront reprendre, a souligné Marco Rubio, s’ils répondent à un critère simple mais flou : correspondre à la politique étrangère et aux intérêts nationaux.
Ce qui touche à la lutte contre le trafic de drogue devrait donc survivre, de même que les programmes pour éviter que les migrants se rendent aux États-Unis. Pour le reste, c’est l’incertitude.
Cette remise en question du financement américain a provoqué beaucoup de confusion un peu partout dans le monde. Des ONG canadiennes, comme d’autres organisations similaires ailleurs, tentent de trouver une façon de remplacer le financement américain appelé à disparaître.
C’est une solution à court terme, a admis Philippe Dongier, directeur-général du CECI, au micro de ma consœur Annie Desrochers cette semaine. C'est un pansement sur lequel comptent près de 100 000 personnes au Mali. Si l'aide alimentaire n'arrive pas, les vies sont en jeu.
Vers une diplomatie plus musclée
La révision des objectifs de l’aide étrangère américaine laisse entrevoir un déclin du soft power, cette idée selon laquelle ce pays peut atteindre ses objectifs économiques ou politiques autrement que par la force.
Cette méthode douce, c’est aussi un pilier de la diplomatie d’après la Seconde Guerre mondiale, le cinéma vantant les idéaux américain de liberté et de réussite, l’aide humanitaire pour souligner un certain respect, un minimum de dignité humaine.
Le changement de cap américain laisse entrevoir un monde plus transactionnel dans lequel il faudra s’imposer, forcer des concessions, parfois sur la place publique et non dans les coulisses diplomatiques.
Ce sera donc un monde dans lequel même les alliés militaires (comme l’Europe) et commerciaux (comme le Canada) ne seront plus protégés lorsqu’un plus fort convoitera quelque chose.
Les trois premières semaines de l’administration Trump nous ont donné un avant-goût de cette façon de faire. C’est ce qui est implicite avec les menaces contre le Panama et le Groenland.
Ce style transactionnel plus agressif permet aussi au président américain de proposer de prendre le contrôle de la bande de Gaza sans trop tenir compte des souhaits des Palestiniens qui y survivent.
Cette offre, qui cadre avec les intérêts israéliens, est peut-être un bluff, une façon pour les États-Unis de forcer les pays arabes à en faire davantage pour aider les Palestiniens.
C’est aussi une façon de placer, encore une fois, le président Trump au centre du jeu, d'en faire une sorte de personnage incontournable qui souffle le chaud et le froid aux États-Unis et ailleurs.
Ça semble aussi être ça, la nouvelle façon de faire les choses.