Un commerçant trompe des clientes depuis plus de 10 ans en leur vendant des accessoires de luxe de seconde main dits « authentiques », mais qui s’avèrent contrefaits, selon ce qu’a appris La facture.
Un sac griffé Chanel à 4500 $... qui ne vaut finalement pas grand-chose. Derrière l'image jet-set que projette un styliste canadien se cache une réalité moins reluisante : la vente de contrefaçons. Et il n’est pas facile pour certaines clientes de se faire rembourser.
Je m’y attends un peu, au résultat. Probablement faux, soupire au téléphone une femme qui préfère ne pas divulguer son identité par peur de représailles.
Elle était jusqu’à tout récemment une cliente de la boutique de revente d’articles de luxe Carte Blanche, qui a pignon sur rue depuis six ans à Montréal. Elle y a acheté trois sacs griffés en trois ans : un Gucci à 1200 $, un Chanel à 4500 $ et un Louis Vuitton à 2900 $.
Elle ne s’était jamais doutée que ces sacs pourraient être faux… jusqu’à ce qu’elle reçoive son dernier achat, le Louis Vuitton. Quand je l’ai ouvert, ça sentait le chimique, note-t-elle. Dans le doute, elle a consulté des experts et l’a fait authentifier par une entreprise, qui a confirmé ses craintes.
J'ai fait des heures supplémentaires pour me payer un article de luxe que je voulais vraiment. Puis je finis avec une sacoche qui, finalement, vaut peut-être 20 $.
Une citation deUne cliente de Carte Blanche
Qu’en est-il des deux autres sacs achetés du même commerçant? La facture les a fait analyser par un expert indépendant et par une méthode numérique, qui ont tous deux conclu qu’il s'agit de faux.
Pas une erreur d’inventaire
Le propriétaire de la boutique où elle a acheté les sacs, c'est Salem Moussallam, mieux connu sous le nom de Sammie the Stylist, un styliste de stars. Parmi sa clientèle, on compte Carmen Electra et Amanza Smith de la série Netflix Selling Sunset.
En entrevue à CBC en 2017 (nouvelle fenêtre), il étalait une feuille de route impressionnante. Il disait travailler entre autres avec Amy Schumer, Nick Carter et Justin Bieber – des informations que Radio-Canada n’a pas été en mesure de confirmer.
Sur les réseaux sociaux, la vie de jet-set de Sammie the Stylist est suivie par des dizaines de milliers de personnes. On peut le voir prendre la pose sur des tapis rouges, magasiner dans des boutiques de luxe et danser avec la chanteuse Jennifer Lopez.
Mais quand les projecteurs s'éteignent, c'est une autre histoire.
Le nom de Salem Moussallam est familier pour l’Américaine Deanna Thompson, autrice du blogue Closet Full of Cash, sur la revente d’articles de luxe.
Elle a entendu parler de lui pour la première fois en 2016 par l'intermédiaire de l’une de ses clientes, dans tous ses états après avoir reçu le collier Chanel acheté de sa boutique.
J’ai tout de suite su qu’il était faux. [...] Il manquait une lettre à ''made in Italy''.
Une citation deDeanna Thompson, autrice du blogue Closet Full of Cash
Pourtant, le collier était assorti d’un certificat d’authenticité.
Mme Thompson a raconté l’histoire de cette cliente sur son blogue, puis d’autres femmes ont dénoncé le même homme.
Depuis, la blogueuse suit sa trace, de sa boutique Remix à Toronto, fermée il y a 10 ans, à Snob Luxury à Montréal, aussi fermée, et maintenant à Carte Blanche.
Au cours des 10 dernières années, Deanna Thompson estime avoir récolté de 30 à 40 témoignages. C’est une des raisons pour lesquelles je garde mon blogue. Pour avertir les gens que cet homme existe, et leur montrer ce qu’il fait, souligne-t-elle.
Parmi toutes les histoires qu’elle a recueillies, une lui serre particulièrement la gorge : celle d’une femme qui a dépensé chez Carte Blanche environ 14 000 $ de l’héritage de sa mère pour le sac Chanel de ses rêves. Lui aussi s’est révélé faux.
Après la transaction, cette femme a déchanté, comme plusieurs autres clientes de M. Moussallam avec lesquelles La facture a discuté.
L’intimidation en service après-vente
Difficile d’obtenir un remboursement de la part de Salem Moussallam, même avec des preuves que l’accessoire griffé acheté est contrefait.
Presque à tout coup, il maintient que le sac vendu est authentique, parfois certificat à l’appui, produit tantôt par sa propre compagnie, tantôt par un tiers.
Plusieurs clientes ont pu se faire rembourser grâce à une demande de rétrofacturation auprès de leur compagnie de carte de crédit.
C’est le cas de Jaz Jacob. Le sac portant la marque Balenciaga qu’elle lui a acheté 1300 $ en 2016, et déclaré faux par trois entreprises d’authentification, lui a finalement été remboursé, une fois le sac rendu. Je pense qu’il a eu peur, parce que j’étais prête à me défendre.
Mais d’autres clientes à qui nous avons parlé n’ont pas pu profiter du même dénouement. Devant son refus de rembourser, plusieurs se sont tournées vers les forums ou les réseaux sociaux pour raconter leur mésaventure, ce qui a fait réagir M. Moussallam.
C’est là qu’il est passé à la vitesse supérieure, avec des appels incessants, toutes les 30 secondes, de jour comme de nuit. [...] Et tout ça pour un sac!
Une citation deDeanna Thompson, autrice du blogue Closet Full of Cash
Il te dit : Je vais te rembourser, mais seulement si tu signes une lettre qui t’oblige à garder le silence. On doit retirer toutes nos publications [sur les réseaux sociaux] et lui retourner le sac, ajoute-t-elle. C’est de cette manière que la cliente au sac vendu comme un Chanel à environ 14 000 $ a pu récupérer son argent.
Cette méthode étonne l'avocat en propriété intellectuelle François Larose. Ça me paraît un peu abusif de forcer les gens à signer des ententes de confidentialité. Pourquoi? Pour camoufler le fait que le consommateur a été lésé? Pour pouvoir nous donner une chance de continuer l'entreprise de contrefaçon? [...] C'est de l’intimidation, si vous voulez mon avis.
En vendant des contrefaçons, Salem Moussallam s’expose à des poursuites tant au civil qu’au criminel, selon l’avocat. Le contrefacteur pourrait être condamné à une peine de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans et à une amende qui pourrait aller jusqu’à un million de dollars par infraction, résume-t-il.
Beaucoup de clientes avec qui La facture s’est entretenue ont contacté les autorités, sans trop de succès. Souvent, ce n’est pas une priorité, explique Me François Larose. Les autorités sont extrêmement occupées et ont peu de ressources. Elles ne peuvent pas donner suite à tous les dossiers.
L’Office de la protection du consommateur (OPC) est aussi bien au fait de la situation. Il a reçu six plaintes, ces deux dernières années, au sujet de la boutique Carte Blanche.
Un contractant indépendant
La facture a contacté la boutique Carte Blanche, qui a assuré que l’ancienne direction et certains employés ne font plus partie de l’organisation et que Salem Moussallam est un contractant indépendant.
Mais son nom est toujours le seul inscrit au Registre des entreprises du Québec.
L’équipe de Carte Blanche a aussi dit être disposée à répondre à [nos] questions dans un souci de transparence. La facture s’est donc rendue à la boutique avec un appareil d’authentification pour analyser des accessoires sur place.
D’emblée, une employée a évoqué des sacs qui se trouvaient dans l’arrière-boutique, mais a dit qu’on ne pourrait pas les voir – plusieurs clientes ont indiqué avoir acheté des contrefaçons qui se trouvaient dans l’arrière-boutique.
Après négociations, l’équipe a accepté qu’un sac soit analysé. Le test sur le sac Gucci a été concluant : il est authentique.
M. Moussallam, qui n’était pas sur place lors de notre visite, n’a pas répondu à nos messages.
D’après Me Larose, ce dossier pourrait intéresser les grandes marques. Les détenteurs de droits pourraient enquêter ou même intervenir, croit-il.
Selon lui, rien n’empêcherait toutefois M. Moussallam de reprendre ses activités ailleurs. Dans les jeux de Wack-A-Mole qu'on voit des fois dans les expositions, on frappe sur un et il ressort d’un autre trou. C'est souvent ça qu'on voit dans les dossiers de contrefaçon.