Le consommateur souffre toujours de l'inflation, notamment énergétique. Mais l'économie du Royaume-Uni profite de la force des services aux entreprises et sans doute du développement de l'IA. Les économistes revoient leurs calculs.
Il y a un an, c'étaient les emprunts d'Etat britanniques qui concentraient les inquiétudes des marchés financiers. Aujourd'hui, sans doute en partie parce que le Royaume-Uni a établi, lui, une trajectoire de retour à l'équilibre de ses comptes publics en 2030 - au moins en théorie -, ce sont leurs cousins français !
Mais ce n'est pas le seul coup de pouce que reçoit le chancelier de l'Echiquier, John Healey, pour la présentation de son budget, ce mercredi. Si le coût de la vie a suscité un effondrement de la confiance des ménages britanniques mesurée par GfK pour octobre, l'économie du pays dans son ensemble donne des signes qu'elle est en train de passer à la vitesse supérieure, et même de mettre derrière elle sa mauvaise performance en matière de productivité.
Ces dernières années, l'économie britannique avait tendance à prendre la tête de la croissance du G7 au premier semestre avant de faire pschitt au second, ce qui laissait planer un doute sur la fiabilité de la mesure du PIB. Ce n'est pas le cas en 2026, note Andrew Goodwin, d'Oxford Economics.
Les chiffres officiels disent que les trois mois jusqu'à août ont connu une croissance annuelle de 1,8 %. Pour l'année 2026, le FMI, dans ses dernières prévisions, a rehaussé de 0,5 point sa prévision de croissance, à 1,3 %. Pour 2027, Oxford Economics relève sa prévision de 0,7 % à 1 %. Barclays est à 1,2 % puis 1,5 % pour 2028 et 2029.
La France va faire 0,4 % cette année, selon Bercy, et l'incertitude électorale n'augure pas d'un rebond miracle en 2027. Quant à la zone euro, elle a plutôt bien résisté à la crise, elle aussi, note Bruna Skarica, économiste Royaume-Uni chez Morgan Stanley. « Mais le Royaume-Uni surperforme », dit-elle.
Outre-Manche, deux secteurs pèsent 60 % de ce rythme de croissance de 1,8 % pour les trois mois jusqu'à août : les technologies de l'information et les services aux entreprises, notamment scientifiques et techniques, note Oxford Economics. « Ils tirent l'économie depuis la sortie du Covid, mais leur contribution s'est encore renforcée au troisième trimestre », note Bruna Skarica.
Arrimage à l'économie américaine
Pour l'économiste, le Royaume-Uni bénéficie de sa forte présence dans les services aux entreprises haut de gamme - conseil informatique, mais aussi finance, comptabilité, conseil au sens large… Ces secteurs ont bénéficié d'une hausse récente des investissements des entreprises, un rattrapage. Et sur le marché de l'export, ils ont surfé sur la croissance aux Etats-Unis, explique-t-elle.
La contribution à la croissance de l'intelligence artificielle (IA), repérée par le FMI, commence aussi à être avancée comme la raison de la bonne tenue de l'économie britannique. Pour Bruna Skarica, « c'est encore difficile à voir dans les données ». Mais elle souligne que le Royaume-Uni est en avance dans la construction de data centers par rapport au reste de l'Europe, et elle estime crédible que les consultants en tech profitent considérablement des efforts des entreprises pour se mettre à l'IA.
Lors d'une présentation prébudget de l'Institute for Fiscal Studies (IFS), Jack Meaning, économiste de Barclays, se prenait à rêver que la diffusion de l'IA améliore considérablement la productivité britannique, dont le groupe de réflexion Resolution Foundation avait déjà dit qu'elle était loin d'être aussi catastrophique qu'on ne le pensait. L'économie croîtrait alors d'environ 2,75 % en 2028, selon Barclays. « Ce n'est pas le scénario de base, mais c'est une possibilité », dit-il.
Bruna Skarica estime trop difficile à ce stade de chiffrer l'impact de l'IA. « Néanmoins, si la hausse récente de la productivité - à un rythme actuel de 2,5 %, contre 1 % depuis la crise de 2008 - se poursuit jusqu'à l'an prochain, il n'est pas du tout impossible qu'il s'agisse d'un changement structurel, comme aux Etats-Unis, dit-elle. La productivité est notoirement difficile à prédire, mais dans ce cas, la croissance britannique pourrait atteindre 2,5 %. »
Consommation en berne
Accroître la productivité est le grand défi des économies européennes comme le Royaume-Uni : c'est le seul moyen d'améliorer le niveau de vie, les salaires pouvant augmenter sans que les entreprises ne soient obligées d'augmenter leurs prix. C'est d'autant plus vrai outre-Manche que l'inflation y a été particulièrement douloureuse ces dernières années.
Le tableau est beaucoup moins plaisant côté consommation et secteurs d'activité servant celle-ci, comme la distribution ou l'hôtellerie. L'inflation a atteint un plus haut d'un an en août, à 3,5 %, vient de dire l'ONS, l'Insee local, ce qui explique la confiance en berne des ménages, avec la hausse des coûts énergétiques à prévoir pour l'hiver en raison de la situation géopolitique. Pour Bruna Skarica et Oxford Economics, cela va peser sur la croissance du PIB sur les deux prochains trimestres.
Le chancelier de l'Echiquier, qui devra en outre annoncer de nouvelles hausses d'impôts pour notamment financer le budget défense, n'est donc pas encore tiré d'affaire.
Nicolas Madelaine (Correspondant à Londres)