Une situation sécuritaire critique dans le Nord, un soutien décevant de ses alliés au Sahel et un blocus visant à asphyxier la capitale Bamako : la junte malienne fait face à son plus sérieux défi depuis que les militaires menés par Assimi Goïta ont pris le pouvoir par la force en 2020.
Ce dernier cumule depuis lundi 4 mai ses fonctions de président avec celles de ministre de la Défense, en remplacement de Sadio Camara, tué dans un attentat-suicide en ouverture de l’offensive de grande ampleur des jihadistes du Jnim et des indépendantistes touaregs du Front de libération de l'Azawad (FLA) le 25 avril.
Bousculée sur le plan militaire, la junte malienne a lancé une vague d’arrestations contre plusieurs soldats actifs ou retraités accusés d’avoir aidé les rebelles. L’ancien député marxiste Oumar Mariko, opposant exilé impliqué dans la libération d'otages aux mains du Jnim, est également accusé d’être impliqué dans la planification des attaques; tandis qu’un avocat critique de la junte, Me Mountaga Tall, a été enlevé par des hommes encagoulés samedi soir à Bamako.
Une répression accrue qui pourrait pousser certains opposants politiques à rechercher une alliance avec le Jnim pour en finir avec le pouvoir militaire, selon Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements jihadistes.
France 24 : Depuis l’offensive du 25 avril, la junte accentue sa répression en visant notamment des opposants et leurs proches qui n’étaient pourtant pas liés aux jihadistes du Jnim. Quelles conséquences y a-t-il pour l’opposition politique malienne ?
Wassim Nasr : La répression avait en réalité commencé bien avant. On l’a vu avec l’emprisonnement d’anciens alliés de la junte, comme l’ex-Premier ministre Choguel Maïga. Mais depuis le 25 avril, la junte se radicalise. Après la mort de Sadio Camara, l’homme qui a mis en musique l'influence russe au Mali, Assimi Goïta est vraiment le seul maître à bord.
Sa radicalisation pourrait conforter des opposants et d’autres à réaliser que la seule façon de se débarrasser de la junte, c’est l’option militaire. Et à défaut d’un troisième coup militaire, la seule organisation en capacité de le faire, c’est le Jnim. Il n’y a pas aujourd’hui d’accord clair sur un projet politique alternatif, mais en poussant les oppositions maliennes dans ses retranchements, la junte pourrait donc les pousser à prendre de plus en plus langue avec le Jnim.
Ce ne serait pas la première fois que les actions de la junte poussent des acteurs à dépasser leurs contradictions et leur animosité pour collaborer. Le Jnim et le FLA, qui viennent de mener ensemble les dernières attaques, ont un historique d’animosités et s’étaient même livrés à de violents combats près de la frontière mauritanienne en avril 2024. Ce n’est pas si ancien que ça.
Est-ce que les oppositions maliennes se sont exprimées sur la question ? Est-ce qu’elles pourraient pactiser avec un groupe qui appelle à l’instauration de la charia ?
Je pense que tout le monde attend d’abord de voir comment la situation va tourner sur le terrain militaire.
De son côté, le Jnim a déjà fait plusieurs appels à la société civile malienne, aux syndicats de travailleurs, aux militaires, pour les inciter à lâcher la junte, pour travailler en commun à un projet de résolution du conflit.
Pour le Jnim, ce projet sera forcément inspiré de la loi islamique mais il faut voir comment les différentes parties vont s’entendre sur son application concrète, sous un régime moins strict ou violent que celui imposé en 2012 par AQMI [Al-Qaïda au Maghreb islamique, NDLR]. Il faut savoir que la charia est déjà largement pratiquée dans les zones rurales du Nord-Mali – c’était déjà même le cas à l’époque où l’armée française était présente. Il y a donc quelque chose de coutumier, de pas si étranger que ça. Le véritable défi, ça sera de voir comment ça se passe dans les zones urbaines. À cet égard, Kidal sera un véritable test.
Le Jnim apparaît en position de force sur le terrain. Est-ce que l’organisation fait néanmoins face à des contraintes politiques ?
Le scénario du Jnim qui rentre dans Bamako avec ses pick-up, ses motos et ses drapeaux noirs relève du fantasme. La population à Bamako y est hostile et son alliance avec le FLA fait également figure de repoussoir hors des zones nord. Pour provoquer la chute de la junte, le Jnim est donc conscient qu’il faut trouver une alliance plus large. Une alliance plus large implique de se modérer et fait courir le risque qu’une partie de ses combattants quitte l’organisation pour rejoindre un acteur dont on ne parle pas beaucoup en ce moment, mais qui est bien impliqué dans la zone des trois frontières : l’État islamique. Rappelons que l’attaque de l’aéroport de Niamey en janvier était de son fait.
La contrainte est d’autant plus forte que les combattants peuls du Jnim, qui ont payé le prix le plus lourd des combats avec l’EI depuis 2019, et dernièrement des attaques dans le centre du pays, comme à Bamako et à Kati, n’ont pas encore obtenu de gains politiques similaires aux militants du Nord qui ont repris leur capitale symbolique, Kidal. Des défections pourraient avoir lieu aussi bien sur des questions idéologiques – par exemple sur le fait d’abandonner le label Al-Qaïda – que matérielles.
Mais pour le moment, hors l’alliance qui s’est nouée avec le FLA dans le Nord, il n’y a pas d’offre politique de l’opposition malienne qui inclut clairement le Jnim. Ce dernier peut attendre et continuer à jouer avec le blocus de Bamako : plus le temps passe, moins il aura de concessions à faire dans le futur. Ceci dit, la Coalition des forces pour la République, par la voix de son porte-parole Étienne Fakaba Sissoko, devrait faire une annonce dans les prochaines heures concernant son projet pour une nouvelle Constitution donnant une plus grande place à la religion et une nouvelle réorganisation territoriale. Le temps joue clairement en faveur du Jnim si les Maliens n’arrivent pas trouver une issue politique à une situation qui ne cesse de s’aggraver dans le pays, mais aussi au niveau régional.