Arly Bosom
« Je suis stressée, parce que j’ai beaucoup d’amis marocains, donc j’ai peur qu’ils se mettent à me chambrer [me taquiner] », lance Charlotte Lacombe, partisane française de 25 ans, à quelques minutes du sifflet de départ du match de quart de finale de la Coupe du monde de la FIFA opposant la France au Maroc.
Le bar Monsieur Ricard, dans Le Plateau-Mont-Royal, est plein à craquer. Comme plusieurs supporteurs des Bleus, Charlotte et ses amis s’y sont déplacés pour encourager leur équipe. Même si la confiance règne parmi les partisans tricolores, la tension demeure palpable. Les enjeux sont élevés pour une raison qui dépasse le sport.
J’ai nargué mes amis marocains tout le long de la compétition , avoue Kevin Gebrayel, 29 ans. Une défaite de la France contre les Lions de l’Atlas serait personnellement difficile à digérer pour le jeune homme originaire de Marseille.
En France, il y en a un paquet, affirme pour sa part Julien Bonzi, un Marseillais en vacances à Montréal. Il parle de ses amis marocains qui l’attendront de pied ferme advenant une défaite des Bleus.
C’est l’inverse pour Leila Labhi, 30 ans, originaire de Casablanca. Je pense que je vais être entourée par l’ennemi ce soir, dit-elle, accompagnée de son groupe d’amis français. Advenant une défaite du Maroc, on va arrêter de se parler, puis on ne se verra plus jamais, lance à la blague la jeune femme, qui habite à Montréal depuis 13 ans.
Même son de cloche pour Ismael Mouli, 24 ans. Il est le seul supporteur du Maroc au sein de son groupe d’amis. Ce n’est toutefois pas les taquineries de ses amis français qu’il craint le plus. Ce sont mes amis algériens qui vont me niaiser, dit-il, avant d’éclater de rire.
Si l’ambiance est de bonne guerre pour un match entre deux nations au passé historique chargé, certains décident de brouiller les lignes. Sélian Guessous et Inès Khadr forment un couple. Le premier, qui a la double nationalité, a choisi l’équipe défavorisée par les pronostics : le Maroc. La deuxième, qui est Franco-Égyptienne, arbore plutôt le maillot bleu que lui a prêté son copain.
Tout est en place pour un match aux enjeux multiples.
Des montagnes russes d’émotions
La confiance qui règne au bar est rapidement mise à l’épreuve lorsque le gardien de but marocain né à Montréal, Yassine Bounou, plonge vers sa gauche pour empêcher Kylian Mbappé de donner l'avantage à la France.
À la mi-temps, le score est de 0 à 0, mais Kevin ne perd pas confiance. Bien au contraire. C’est un pro, il ne se laissera pas affecter par les insultes racistes, dit-il, faisant référence aux propos de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, qui s'en est pris à Mbappé.
Haitam Krime, 22 ans, seul de son camp dans une marée de supporteurs français, passe par toute la gamme des émotions. Après un tir de pénalité bloqué, tous les espoirs sont permis.
Même écho pour Ismael, qui garde la foi. Dieu est grand, dit-il, tout en rappelant qu’un seul tir peut suffire pour obtenir la victoire.
La deuxième mi-temps s’enclenche. Il suffit d’une quinzaine de minutes pour que Kylian Mbappé, encore, donne des munitions aux partisans français en déjouant celui que l'on surnomme Bono d’une frappe précise. Le bar Monsieur Ricard rugit. Les partisans lancent des Mobutu, en référence à une tendance sur les réseaux sociaux qui associe le joueur originaire de Bondy au dictateur congolais Mobutu Sese Seko.
C’est toutefois quelques minutes plus tard que l’ambiance tourne véritablement à la fête. Ousmane Dembélé double l’avance des Bleus à la 66e minute. Les pastis sont maintenant accompagnés de la Marseillaise.
Le sifflet final retentit. La France l’emporte 2-0 et se qualifie pour les demi-finales. Alors que les célébrations retentissent à coups de tambours, fumigènes et chants au mégaphone, le jeune Haitam s’étale de tout son long sur un banc de la terrasse pour digérer la défaite.
Je l’ai un peu attaqué pendant le match, mais je le connais, confie Jonas, 25 ans, membre du groupe d’amis venus encourager les Bleus de loin. Une fois le match terminé, c’est l’amitié qui prend le dessus, assure-t-il. Franchement, c’était une belle partie, il méritait d’être réconforté.