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Irak : pourquoi Trump ne veut pas voir al-Maliki redevenir Premier-ministre

Source: France 24::

À l’approche de la formation d'un nouveau gouvernement irakien, le possible retour au pouvoir de Nouri al-Maliki, l'ancien Premier ministre pro-iranien, a provoqué une vive réaction de Donald Trump qui n'a pas hésité à menacer l'Irak de représailles. Décryptage. 

Par : Marc DAOU



L'ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki arrivant à un meeting organisé à Bagdad, le 7 novembre 2025. © Hadi Mizban, AP

Nouri al-Malikicandidat au poste de Premier ministre en Irak, s'est attiré les foudres de Donald Trump, au point que le président américain a directement menacé l'Irak, mardi 27 janvier, si sa nomination était confirmée.

L'accusant d’avoir précipité le pays dans "le chaos et la pauvreté" lors de son précédent mandat (Nouri al-Maliki a effectué deux mandats entre 2006 et 2014), le président américain a prévenu que les États-Unis "ne viendraient plus en aide" à Bagdad si le dirigeant chiite était reconduit, et ce, "en raison de ses politiques et idéologies insensées".

En réponse, Nouri al-Maliki a dénoncé mercredi "l'ingérence flagrante" de Donald Trump et assuré qu'il travaillerait "jusqu'à la fin pour œuvrer en faveur des intérêts les plus élevés du peuple irakien".

'J'ai entendu dire que le grand pays qu'est l'Irak pourrait faire un très mauvais choix en réinstallant Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre', a écrit Donald Trump sur son réseau Truth Social.
"J'ai entendu dire que le grand pays qu'est l'Irak pourrait faire un très mauvais choix en réinstallant Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre", a écrit le président américain sur son réseau Truth Social. © Capture d'écran X



Bien qu’écarté de la tête du gouvernement en 2014, le dirigeant pro-iranien n’a jamais perdu son influence sur la scène politique. Au point d’être surnommé le "faiseur de rois" irakien pour sa capacité à faire ou défaire les alliances gouvernementales, lui qui était accusé, lorsqu’il était au pouvoir, d’autoritarisme, de sectarisme et de corruption. Voire même de n’avoir rien fait pour empêcher l'essor de l’organisation jihadiste État islamique.

C’est toutefois cette influence exercée en coulisses qui lui a permis d’être à nouveau propulsé aux portes du pouvoir, sa candidature au poste de Premier ministre ayant reçu, le 24 janvier, au terme de plusieurs mois de tractations, le soutien du Cadre de coordination, la principale alliance chiite majoritaire au Parlement. 

Sauf que selon plusieurs sources citées par les médias locaux, cette alliance a prévu de se réunir prochainement pour examiner les conséquences des menaces de Donald Trump.

"Le parrain civil et politique de l'ordre milicien en Irak"

"La mise en garde américaine intervient dans un contexte de réengagement des États-Unis au Moyen-Orient, avec notamment l'envoi de deux armadas comme l'a annoncé Donald Trump lui-même, rappelle Nouri al-Malik, directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Ses menaces sont directement liées aux tensions avec l'Iran, et ce que Washington reproche à Nouri al-Maliki c’est sa proximité avec la République islamique".

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a lui aussi prévenu contre la formation d’un gouvernement pro-iranien et fait part de ses inquiétudes au Premier ministre sortant, Mohamed Chia al-Soudani, ainsi qu’à plusieurs responsables politiques irakiens.

Des Irakiens brûlent une photo du président américain Donald Trump et le drapeau américain à Bagdad, le 28 janvier 2026
Des partisans de Nouri al-Maliki brûlent une photo du président américain Donald Trump et le drapeau américain à Bagdad, le 28 janvier 2026. © Ahmad al-Rubaye, AFP



"Dans le contexte actuel, Donald Trump est tout à fait capable d’ordonner une attaque contre la République islamique, souligne Adel Bakawan. Une attaque différente de celle menée en juin contre des sites nucléaires iraniens, mais qui, cette fois, devra changer structurellement la nature du fonctionnement du régime,. Et cela pourrait donc aussi passer par la neutralisation ou lélimination de tous les éléments pro-Iraniens, pas seulement en Irak, mais aussi au Liban, et au Yémen".

Ce qui rend inacceptable aux yeux de l’administration Trump un éventuel retour de Nouri al-Maliki au pouvoir, alors que celui-ci paraissait impossible il y a encore quelques mois.

"Plusieurs facteurs ont joué en sa faveur, comme le boycott des législatives du 11 novembre par le leader Moqtada Sadr, soit la première force politique dans le champ chiite, décrypte Adel Bakawan. Ensuite, Nouri al-Maliki a profité des divisions au sein du Cadre de coordination qui s’est longtemps montré incapable de trouver un consensus autour d’une candidature". 

Derrière les menaces, l'ombre de Mark Savaya

Toujours est-il que ce n’est pas la première fois que les États-Unis tentent de lui barrer la route. 

"En 2014, malgré une nette victoire aux législatives cette année-là, c’est Washington qui empêche Nouri al-Maliki de rester à son poste de Premier ministre, rappelle Adel Bakawan. Après avoir été un temps, entre 2006 et 2010, le dirigeant le plus pro-américain d’Irak, des désaccords et des tensions ont fini par l’éloigner des États-Unis pour le rapprocher inexorablement de l'Iran, au point d’être perçu, encore aujourd’hui par les Américains, comme le parrain civil et politique de l'ordre milicien en Irak".

Mark Savaya et Donald Trump ©Instagram


Selon Adel Bakawan, Donald Trump "ne sait même pas qui est al-Maliki", contrairement à Mark Savaya, un entrepreneur américain d’origine irakienne ayant fait fortune sur le marché légal du cannabis du Michigan, qu’il a nommé, mi-octobre, comme son envoyé en Irak.

Résolument opposé à l’influence iranienne en Irak, Mark Savaya affiche publiquement son soutien au Premier ministre sortant Mohamed Chia al-Soudani… le rival de Nouri al-Maliki.

"Il ne serait pas étonnant que le message menaçant de Donald Trump ait été directement rédigé ou soufflé par Mark Savaya qui entretient une excellente relation avec Mohamed Chia al-Soudani à qui il offre un accès direct au président américain, estime Adel Bakawan. Lui-même a récemment posté un message très brutal sur les réseaux sociaux dans lequel il s'en est pris aux politiciens corrompus, qui ont volé des milliards de dollars aux Irakiens, et aux milices pro-iraniennes".

Il serait donc "étonnant" que le Cadre de coordination tienne tête à Donald Trump, juge Adel Bakawan, puisqu’à l'intérieur même de l'alliance chiite, certaines forces sont opposées à la candidature de Nouri al-Maliki. Ingérence américaine ou pas, l'Irak ne peut pas s'offrir le luxe d’ignorer les menaces de Donald Trump, insiste-t-il. 

Trump peut "faire plier l'Irak et mettre son économie à terre"

"L'économie du pays est, en quelque sorte, prise en otage ou placée sous tutelle, puisque les États-Unis contrôlent, via la Réserve fédérale, les recettes en dollars de l'exportation de pétrole irakien, conformément à un accord de 2003, rappelle-t-il. C'est un levier capital qui permet à Donald Trump de faire plier l'Irak et mettre son économie à terre."

À la question de savoir si l'Iran va imposer à tout prix la candidature de Nouri al-Maliki, le directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord se montre sceptique.

"Je ne sais pas si l'Iran a intérêt à entrer en confrontation avec les États-Unis en Irak, dans le contexte ultra-sensible actuel, avec le risque de perdre ce pays comme il a déjà perdu la Syrie et qu'il est en train de perdre le Liban, dit Adel Bakawan. Est-ce que les ayatollahs iraniens ne feraient pas mieux de renoncer à la candidature de al-Maliki pour celle, moins clivante, de al-Soudani qui s'est construit une image qui est tout à fait acceptable à la fois pour Téhéran et surtout pour Washington". 

Nouri al-Maliki va se présenter comme une "victime martyrisée par l'arrogance et le colonialisme américains et mobiliser un ensemble de récits, mais en fin de compte, il est fort probable que les sages chiites bloquent sa candidature pour revenir vers celle de Mohamed Chia al-Soudani".

Et de conclure : "face à la pression américaine, le Premier ministre sortant semble être la seule alternative, sauf si Nouri al-Maliki radicalise les rapports de force avec son rival en optant pour la stratégie du ‘moi ou le chaos’".

Dans ce cas, la seule issue, conclut le chercheur, serait un retour à la solution en cours depuis 2014, à savoir désigner parmi les 9 candidats actuels, le candidat le plus faible parmi les plus forts, excluant de facto du pouvoir et Nouri al-Maliki et Mohamed Chia al-Soudani.

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