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« Il y a plus de chances de mourir écrasé par une voiture à Paris que d'être tué par un drone à Dubaï » : dans l'émirat, la vie continue malgré les frappes iraniennes

Source: Les Echos:::
Jumeirah Beach Residence, à Dubaï. Malgré les frappes iraniennes, la vie quotidienne continue dans l'émirat. (Photo Christopher Pike/Getty Images via AFP)
Jumeirah Beach Residence, à Dubaï. Malgré les frappes iraniennes, la vie quotidienne continue dans l'émirat. (Photo Christopher Pike/Getty Images via AFP)

Si les touristes et certains influenceurs ont quitté la ville en catastrophe, la vie continue à Dubaï, deux semaines après le début de la guerre. Mis sous pression économiquement, l'émirat fait comme si rien ne s'était passé. En espérant que la situation ne dure pas trop longtemps…

Par Clément Perruche

Un samedi du mois de mars à Kite Beach, plage ultra-populaire de Dubaï. Ici on entend parler anglais, arabe, russe, français. Des jeunes jouent aux raquettes sur ce front de mer iconique offrant une vue imprenable sur le Burj Al-Arab, le célèbre hôtel en forme de voile de bateau. Une journée somme toute normale. Si ce n'est ce grondement sourd qui fait trembler l'air à intervalles réguliers. Les gens lèvent la tête, avant de retourner à leurs occupations.

A Dubaï, on a décidé de ne pas arrêter de vivre malgré les frappes iraniennes. « C'est ridicule. Mes collègues britanniques ont demandé à prendre des congés pour partir parce qu'ils avaient peur. Mais ils ne savent pas ce que c'est que la guerre. Je suis serbe, donc la guerre, moi, je sais ce que c'est », témoigne Ivana Popovic, une professeure de piano venue jouer avec son fils de 1 an sur la plage.

Résidents confiants

Un sentiment largement répandu chez ceux qui ont décidé de rester à Dubaï. L'émirat continuait, ce week-end, d'être visé par l'Iran en représailles aux attaques israélo-américaines. Depuis le 28 février, les Emirats arabes unis dont Dubaï fait partie auraient été ciblés par plus de 1.800 drones et missiles, pour la plupart interceptés par une défense aérienne (THAAD et Patriot américains) qui s'est montrée efficace.

Les frappes iraniennes ont cependant touché quelques sites emblématiques, comme le fameux Burj Al-Arab, l'aéroport, l'hôtel Fairmont ou le port de Jebel Ali. Ce lundi, l'aéroport a de nouveau été touché par un drone, entraînant une suspension temporaire du trafic.

Une épaisse fumée s'élève près de l'aéroport international de Dubaï, le 16 mars 2026, après un incendie causé par un drone. Malgré les frappes, les vols reprennent progressivement.
Une épaisse fumée s'élève près de l'aéroport international de Dubaï, le 16 mars 2026, après un incendie causé par un drone. Malgré les frappes, les vols reprennent progressivement.Photo AFP

Dans la plupart des cas, les dégâts restent limités. Mais c'est suffisant pour écorner l'image de la ville-monde, qui s'était bâtie une réputation d'oasis de tranquillité dans une région conflictuelle. L'Iran a aussi menacé de frapper les banques liées aux Etats-Unis et à Israël. Résultat : plusieurs banques américaines, dont Goldman Sachs et Citi, ont ordonné à leurs employés de ne pas se rendre dans leurs bureaux installés au Dubaï International Financial Centre (DIFC), le centre financier de la ville.

Le dernier bilan officiel des autorités émiraties fait état de 6 morts et de 114 blessés, principalement causés par la chute de débris issus des projectiles interceptés. Pas de quoi, cependant, apeurer les résidents. « On est bien protégés. Le pays est bien géré. Les gens ont donc confiance », veut croire Nawel Bellour, un avocat d'affaires français installé entre Paris, Dubaï et Doha. Sur sa terrasse de Jumeirah donnant sur le Burj Khalifa, Kappauf, le fondateur du magazine « Citizen K », opine en tirant sur son cigare : « Le gouvernement gère très bien les crises. Le pays a une capacité de résilience exceptionnelle. »

« Les gens ont une totale confiance dans le gouvernement. Même au deuxième jour de la guerre, la plage était bondée », abonde Alex, un trentenaire syrien ayant quitté la campagne damascène pour Dubaï et ses îles artificielles. Syriens, Libanais, mais aussi Russes et Ukrainiens depuis 2022… beaucoup de résidents ont l'expérience de la guerre. « Ces populations ont une capacité à tolérer un environnement dégradé », souligne Alexandre Kazerouni, maître de conférences en études arabes et iraniennes à l'Ecole normale supérieure.

Image écornée

Si de nombreux résidents ont fait le choix de rester, l'exode des touristes est quant à lui bien réel. L'aéroport, qui accueille 100 millions de passagers par an, est perturbé. Dimanche, un drone a touché un dépôt de carburant, obligeant les autorités à suspendre les vols. Le manque à gagner est énorme pour Dubaï, sa compagnie aérienne, Emirates, et plus largement pour l'économie, qui dépend à 25 % du tourisme.

Au marché Al Seef, près du quartier historique d'Al Fahidi à Dubaï, le 13 mars 2026. Le tourisme ralentit fortement depuis le début de la guerre.
Au marché Al Seef, près du quartier historique d'Al Fahidi à Dubaï, le 13 mars 2026. Le tourisme ralentit fortement depuis le début de la guerre.Photo Fatima Shbair/Ap/Sipa

Aux premiers jours du conflit, les réseaux sociaux ont été inondés par des vidéos montrant l'aéroport bondé par l'afflux sans précédent de touristes pressés de quitter le pays. « Cela va avoir un impact, car Dubaï avait développé une image de havre de paix », prévient Alexandre Kazerouni.

Pour limiter la casse, Dubaï, comme les autres monarchies du Golfe, ont imposé une chape de plomb. Les autorités envoient des SMS pour prévenir de poursuites judiciaires ceux qui filment les missiles et drones iraniens. Objectif affiché : préserver la réputation de l'émirat. A Dubaï, on veut faire comme s'il ne s'était rien passé.

Mais le mal est déjà fait. Les hôtels de la célèbre Palm Jumeirah, la presqu'île artificielle où s'enchaînent les établissements de luxe, sont déserts. Le taux d'occupation est en deçà de 20 %, malgré des prix cassés. « A cette époque-là de l'année, on dépasse normalement les 90 % », affirme un gérant. Les transats installés sur la plage, pris d'assaut dès 8 heures en temps normal, sont quasiment tous vides.

Epreuve de vérité

Pour l'instant, ce n'est pas encore la panique côté investisseurs. « J'ai 100 clients au Moyen-Orient. Aucun ne m'a appelé pour sortir du pays ou annuler des opérations », affirme l'avocat d'affaires Nawel Bellour. Mais les difficultés économiques pourraient s'accentuer en cas de prolongation du conflit. Les Emirats « espèrent […] que la guerre sera suffisamment brève pour que les gens n'associent pas le conflit au pays », a affirmé Ryan Bohl, analyste au Rane Network.

La Marina de Dubaï, le 11 mars 2026. Malgré les tensions régionales, la vie quotidienne continue dans l'émirat, symbole de résilience face à la crise.
La Marina de Dubaï, le 11 mars 2026. Malgré les tensions régionales, la vie quotidienne continue dans l'émirat, symbole de résilience face à la crise.Photo Fadel Senna/AFP

Le port de Jebel Ali, l'un des plus grands du monde, est quasiment à l'arrêt avec la fermeture du détroit d'Ormuz. De quoi inquiéter les Emirats, d'autant qu'une attaque de drone a visé, samedi, les infrastructures pétrolières de l'émirat de Fujaïrah, de l'autre côté du détroit. Un terminal stratégique, car c'est par là que pourraient être importées et exportées les marchandises qui ne peuvent plus transiter par le détroit d'Ormuz.

« Ils traversent toutes les crises »

La fuite en catastrophe de certains influenceurs et des voyageurs irrite beaucoup de résidents. « Bon débarras, ça fera le ménage », persifle un Français. Des expatriés qui dénoncent l'effet loupe des réseaux sociaux et « l'emballement » de la presse étrangère. « Il y a plus de chances de mourir écrasé par une voiture à Paris que d'être tué par un drone à Dubaï », ironise un banquier d'affaires.

« On les avait donnés morts avec la crise financière de 2008. Pareil avec la crise immobilière de 2018 et la crise du Covid. Mais ils traversent toutes les crises. Dubaï, c'est toujours le phénix qui renaît de ses cendres. » Le constat est partagé par Nawel Bellour : « Je pense même que Dubaï peut sortir gagnant de la situation. Car, d'un point de vue sécuritaire, l'émirat a montré que sa défense était efficace et qu'il était en mesure de protéger sa population. »

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