La présidente Claudia Sheinbaum a adopté jusqu’à maintenant une approche plus conciliante avec les Américains que le premier ministre Mark Carney.
« Merveilleuse, hautement intelligente », c’est en ces termes élogieux que Donald Trump décrivait, il y a quelques mois, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum. Depuis un peu plus d’un an, le Mexique semble échapper à certaines épreuves imposées par le locataire de la Maison-Blanche.
M. Trump a, par exemple, accordé un sursis de 90 jours sur l’augmentation de tarifs douaniers aux Mexicains l’été dernier, alors qu’au même moment, les Canadiens faisaient face à de nouvelles barrières douanières.
Plus récemment, l’administration américaine a fixé une date avec Mexico pour amorcer la révision de l’accord de libre-échange (ACEUM) à la fin de mai, alors que les pourparlers plus formels avec Ottawa n’ont toujours pas débuté.
L’impression qu’on a quand on parle aux élus et aux représentants de l’administration à Washington, confie une source canadienne, c’est que les Mexicains ont une approche plus constructive et productive que les Canadiens et que le Mexique pourrait bientôt avoir un renvoi d’ascenseur.
Mais le Mexique tire-t-il vraiment mieux son épingle du jeu que le Canada face à Donald Trump?
Non, répond d’emblée Andrés Rozental, qui a déjà été ambassadeur mexicain en Europe et ministre adjoint des Affaires étrangères. Je crois que les deux pays ont une relation tendue et difficile avec les États-Unis.
Contrairement au Canada, le Mexique n’a jamais fait l’objet de menace d’invasion, concède M. Rozental : Nous, on n’a jamais été [menacés] par M. Trump d’être le 51e État des États-Unis. Et la population mexicaine, note-t-il, n’a pas pris de mesures anti-américaines comme plusieurs provinces canadiennes l’ont fait en retirant l’alcool américain des tablettes.
Claudia Sheinbaum a quand même été contrainte d’effectuer des concessions à l’administration Trump depuis un an et demi : l'envoi de milliers d’agents de la Garde nationale mexicaine à la frontière nord pour limiter l’afflux de migrants vers les États-Unis ou encore l’imposition de tarifs douaniers de 50 % sur les véhicules chinois.
Malgré tout, l’administration américaine continue d’en exiger plus, sans gain substantiel en retour.
Une des dernières demandes : l’extradition vers les États-Unis d’un politicien mexicain, Rubén Rocha Moya, soupçonné de collaboration avec les narcotrafiquants. Mexico clame que les documents fournis par la justice américaine pour justifier l’extradition sont insuffisants.
Quelles preuves avez-vous? lançait d’ailleurs Claudia Sheinbaum, visiblement excédée, lors d’un de ses points de presse quotidiens cette semaine.
Il y a des gens au Mexique qui croient que [Claudia Sheinbaum] a déjà trop donné et qu’avec M. Trump, comme c’est un peu l’habitude des Américains, on donne, on cède, et juste après, il demande quelque chose d’autre.
Une citation deAndrés Rozental, ancien ambassadeur du Mexique
Alejandro Werner, ex-ministre adjoint des Finances au Mexique et maintenant directeur de l'Institut des Amériques de l'Université Georgetown, abonde dans le même sens : Je suis sceptique envers cette idée que le Mexique a eu plus de succès jusqu’à maintenant [que le Canada]. Les deux pays, ajoute-t-il, ont eu des approches différentes face à Washington, mais quand on regarde les résultats, on n’est pas très différents l’un de l’autre.
Le Mexique, en effet, est toujours aux prises avec des tarifs sectoriels, bien que la plupart des produits qu’il exporte vers les États-Unis soient protégés par l'ACEUM, comme c’est le cas pour le Canada.
Dès aujourd'hui, le ministre mexicain de l'Économie, Marcelo Ebrard, effectue une mission commerciale de deux jours à Toronto et à Montréal avec 240 chefs d'entreprise mexicains pour rencontrer, entre autres, son homologue Dominic LeBlanc.
Le pays de Claudia Sheinbaum divisé
L’un des grands défis pour la présidente mexicaine, c’est que son pays ne parle pas d’une seule voix concernant la stratégie à adopter vis-à-vis M. Trump.
D’un côté, des entrepreneurs pensent qu’il faut faire tout ce que M. Trump demande, explique M. Rozental. De l’autre, Claudia Sheinbaum doit tenter d’apaiser une partie de sa base très anti-américaine. Les gens qu’on appelle les hard liners, dans son mouvement de Morena, voudraient un affrontement direct avec les États-Unis sur n’importe quel sujet, ajoute l'ex-ambassadeur.
Devant ces tensions internes, le Wall Street Journal faisait état, récemment, d’une présidente mexicaine qui paraissait plus hésitante et fatiguée – loin de l’image stoïque qu’elle avait projetée jusqu’à maintenant.
Elle donne l’impression d’être exaspérée avec monsieur Trump, explique Andrés Rozental. L’ex-ambassadeur affirme néanmoins avoir perçu un changement de tactique depuis la demande d'extradition de Rubén Rocha Moya il y a quelques jours, avec une attitude plus confrontationnelle de Claudia Sheinbaum face à Washington
N'empêche, l’ex-ministre adjoint aux Finances Alejandro Werner croit que la marge de manœuvre de la présidente est limitée, étant donné la situation économique plus difficile de son pays.
Le Canada a une économie avancée qui se porte mieux que celle du Mexique, explique M. Werner. Selon lui, Mark Carney est en bien meilleure posture pour adopter un ton plus ferme face à M. Trump et chercher de nouveaux partenaires commerciaux.
Le gouvernement de Claudia Sheinbaum, au contraire, sent qu’il n’a pas beaucoup d’autres options et sa stratégie de développement est de miser sur l'ACEUM et son interdépendance avec les États-Unis.
En 2025, 83 % des exportations de marchandises mexicaines étaient destinées aux États-Unis. Au Canada, c’était 72 %.
Alors que le ministre mexicain de l’Économie commence jeudi une mission de deux jours à Toronto et à Montréal, et que la relation avec Donald Trump risque de meubler bien des conversations en coulisses, l’idée que l’herbe est plus verte chez le voisin mexicain est peut-être un peu surfaite.
Avec la collaboration de Marie Chabot-Johnson