Les États-Unis préparent la guerre contre la Chine, au cas où
Malgré le faste de l’accueil réservé le mois dernier au président chinois Xi Jinping, l’armée américaine investit des sommes records pour renforcer sa présence dans le Pacifique.
HONOLULU, Hawaï - Pendant que Donald Trump multipliait les amabilités envers Xi Jinping, à Washington, les travaux se poursuivaient à la base militaire de Pearl Harbor-Hickam, à plus de 7000 kilomètres à l’ouest, au beau milieu du Pacifique.
C’est dans l’archipel hawaïen que la Marine américaine a entrepris le plus vaste chantier de son histoire. Jusqu’à 200 milliards de dollars américains seront investis sur une période de 50 ans pour moderniser ses principales installations, d’abord à Pearl Harbor, puis ailleurs au pays, dans le cadre de son ambitieux Programme d'optimisation des infrastructures de chantier naval (SIOP).
À Hawaï uniquement, l’investissement pourrait atteindre entre 16 et 21 milliards.
Nous sommes les derniers sur la planète à souhaiter une guerre dans le Pacifique, croyez-moi. Mais s’il doit y en avoir une, nous devons nous assurer de la gagner. Il ne doit pas y avoir le moindre doute, assure un officier de la Marine. Radio-Canada a accepté de protéger son identité, de même que celle de plusieurs sources auxquelles nous avons parlé dans le cadre de ce reportage, puisqu’elles n'étaient pas autorisées à commenter publiquement ce dossier sensible.
L’objectif immédiat de l’armée américaine est de moderniser les quais existants à Pearl Harbor et de construire une nouvelle cale sèche.
Ces travaux permettront à la Marine d’accueillir les sous-marins de classe Virginia, appelés à remplacer ceux de classe Los Angeles. Le corps des nouveaux engins est trop long pour qu’ils puissent être entretenus dans les infrastructures actuelles, conçues à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale.
Longs de 140 mètres, les plus récents sous-marins de la classe Virginia peuvent déplacer plus de 10 000 tonnes.
Ils sont équipés de silos verticaux de 2 mètres de diamètre qui permettent de lancer à la fois des missiles classiques, comme les Tomahawk, et des missiles hypersoniques de toute nouvelle génération. Développés par la Défense américaine, ceux-ci sont capables de déjouer les défenses antiaériennes conventionnelles, en volant à des vitesses dépassant les 6000 kilomètres à l’heure.
Ce n’est pas un secret : notre armée doit pouvoir acquérir de nouvelles munitions beaucoup plus rapidement. Nous sommes en train de restructurer nos façons de faire pour être beaucoup plus agiles. Vous allez voir beaucoup de nouveautés apparaître très bientôt.
Une citation deUn officier de la Marine ayant requis l'anonymat
La base militaire de Pearl Harbor-Hickam pourra également, une fois les rénovations terminées, accueillir des destroyers de classe Zumwalt. L’un de ces bâtiments vient tout juste de faire l’objet d’importants travaux pour pouvoir transporter, lui aussi, des missiles hypersoniques.
Deux autres navires seront bientôt équipés de la même façon.
Des investissements attendus depuis longtemps
Toutes ces initiatives s’inscrivent dans le cadre du programme de Frappe conventionnelle rapide (CPS), dont l’un des objectifs est de permettre aux États-Unis d’atteindre n’importe quelle cible sur la planète en moins d’une heure.
La Chine dispose actuellement de l’arsenal hypersonique le plus imposant du monde. L’armée américaine admet elle-même être en rattrapage. C’est sans parler de la croissance phénoménale qu’ont connue la marine et l’aviation chinoises ces dernières années.
Tout juste au nord, la Russie est elle aussi très bien équipée.
En 2018, Vladimir Poutine avait lui-même annoncé l’intégration de missiles hypersoniques à l’arsenal russe. Pareilles munitions ont même été utilisées contre l’Ukraine au cours des dernières années, ce qui a permis à la Russie d’évaluer leur impact réel. Si la Chine se montre plus discrète sur ses intentions, le Financial Times a dévoilé qu’elle avait réussi à tester un planeur hypersonique dès 2021.
Et de l’aveu même des plus hauts gradés de l’armée américaine, le retard des États-Unis ne touche pas seulement les armes hypersoniques.
De passage devant un comité du Sénat, le printemps dernier, le chef du Commandement des forces du Pacifique (PACOM), l’amiral Samuel Paparo, avait reconnu que l’armée manquait de bâtiments navals.
Je n’ai pas assez de bateaux amphibies, avait-il dit. Nous n’avons pas assez de destroyers de surface. Nous n’avons certainement pas assez de sous-marins d’attaque – et nous allons dans la mauvaise direction.
Or, non seulement la flotte ne compte pas suffisamment de bâtiments, mais entretenir ceux qu’elle possède prend énormément de temps. Les travaux en cours à Pearl Harbor devraient permettre d’accélérer les choses.
Si on peut améliorer la maintenance, rendre le processus plus rapide grâce à de nouvelles techniques avancées, on se retrouvera avec un multiplicateur de force, ajoute une source.
Une nécessaire dissuasion
Pareils investissements ne peuvent-ils pas paraître paradoxaux, alors que Donald Trump n’a de cesse de répéter qu’il s’entend bien avec son homologue Xi Jinping?
Alexander Vuving, professeur au Daniel K. Inouye Asia-Pacific Center for Security Studies – un institut relevant de la Défense américaine situé à Honolulu –, ne le croit pas.
Ces investissements sont aussi nécessaires que le sont les armes nucléaires. Comme pays, vous ne souhaitez utiliser vos armes nucléaires sous aucun prétexte. Mais vous avez tout de même besoin d’en fabriquer – c’est la logique même de la dissuasion.
Une citation deAlexander Vuving, professeur au Daniel K. Inouye Asia-Pacific Center for Security Studies
Vous ne faites pas semblant, poursuit-il. Vous développez ces armes pour pouvoir vous en servir pour vrai, mais vous espérez ne pas avoir à le faire.
C’est précisément cette logique que les États-Unis appliquent en investissant massivement dans leurs installations militaires de Pearl Harbor. Ils montrent à la Chine qu’ils sont capables de recourir à la force, par exemple, si la Chine devait attaquer Taïwan, explique Alexander Vuving.
À son avis, toutefois, une stratégie de dissuasion efficace ne doit pas reposer uniquement sur la menace : la structure géopolitique a aussi un rôle primordial à jouer.
Avoir des alliés et des partenaires qui forment une alliance cohérente, c’est aussi un élément central d’une bonne stratégie de dissuasion, ajoute-t-il. Un pays qui veut s’en prendre aux intérêts américains y pensera à deux fois s’il voit qu’il devra aussi faire face à ses alliés, comme le Japon, la Corée du Sud ou les Philippines.